Point 4 (suite 12)

Chapitre 16 – La vertu libératrice de la pensée stable

Plan Résumé
(stance 21)
1) Considération des bienfaits et méfaits,
2) Son essence, 3) sa classification,
4) Les caractéristiques de chaque classe
5) Son développement et 6) sa pureté.
Avec en fin 7) ses fruits ; ces sept points résument
La vertu libératrice de la pensée stable.

I – Considérations des bienfaits et méfaits

QUICONQUE SERAIT GENEREUX et aurait les autres vertus mais manquerait de la stabilité de la pensée serait pris par les agitations et blessé par les crocs des émotions conflictuelles de l’esprit, ce qui est exprimé dans L’Entrée dans la pratique des bodhisattvas :

L’homme dont l’esprit est agité
Demeure dans les crocs des émotions conflictuelles.

De plus, sans la stabilité de la pensée, les connaissances véritables n’apparaîtront pas et sans celles-ci, nous sommes incapables d’œuvrer pour le bien des vivants.

C’est ce que nous dit le Flambeau de la voie d’éveil :

Sans pratique du repos paisible
Les connaissances véritables n’apparaissent pas.
Et dépourvu ainsi du pouvoir des connaissances véritables,
Nous sommes incapables d’aider les vivants.

Il est dit dans La lettre à un ami :

Sans la stabilité de la pensée,
Il n’est pas de d’intelligence supérieure. 

Inversement, une fois obtenue la stabilité de la pensée, les attachements aux choses vulgaires sont rejetés, les connaissances véritables apparaissent et de nombreux types d’expériences profondes naissent en notre vie.

Ce qui est dit dans Le résumé des nobles :

Par la stabilité de la pensée on rejette
Les attachements grossiers aux gratifications sensorielles,
Et réalise effectivement les sciences,
Connaissances véritables et expériences profondes.

D’autre part, la stabilité de la pensée permet que se développe l’intelligence supérieure qui soumet toutes les émotions conflictuelles, comme cela est exprimé dans L’entrée dans la pratique des bodhisattvas :

(…) En ayant su complètement
Soumettre les émotions conflictuelles
Par la vision lucide éminemment pourvue
De l’état de repos paisible.

De plus, avec la stabilité de la pensée, la parfaite vision du sens ultime peut être réalisée et ainsi se développe la compassion pour les vivants, comme cela est exprimé dans le Sûtra qui résume parfaitement l’enseignement :

En plaçant le mental en un état de calme régulier
On verra l’ultime pureté telle qu’elle est ;
En cette vision, les bodhisattvas développent
Une grande compassion pour les vivants.

Finalement, si nous avons la stabilité de la pensée, il devient possible d’établir tous les apprentis en l’éveil, ce qui est dit dans l’Ornement des sutras :

Par cette méditation il devient possible
D’établir tous les vivants en les trois éveils.

II – Essence

L’essence de la stabilité mentale est la nature du repos paisible : un esprit posé intérieurement en un seul point : la vertu .

Ce qui est dit dans Le chapitre sur l’enseignement de l’essence de la stabilité :

L’esprit en un point est l’esprit posé en la vertu.

Ce repos nait de l’abandon de mauvaises distractions, aussi faut-il commencer par ce point.

Abandonner les distractions consiste à s’isoler physiquement de l’agitation et mentalement des pensées, ce qu’exprime L’entrée dans la pratique des bodhisattvas :

Par l’isolement du corps et de l’esprit
Les pensées n’apparaissent pas.

1. L’isolement du corps

Pour s’isoler physiquement des agitations, il convient de connaître six points :

1-les caractéristiques de l’agitation,
2-la cause de l’agitation,
3-les méfaits de l’agitation,
4-les caractéristiques de l’isolement,
5-la cause de l’isolement,
6-les qualités de l’isolement.

1.1 Les caractéristiques de l’agitation

Les caractéristiques de l’agitation sont de nous distraire dans des préoccupations relatives à son conjoint, ses enfants, son entourage, ses biens…

1.2 La cause de l’agitation

La cause primordiale de distraction est l’attachement, que ce soit l’attachement à des personnes – femmes, serviteurs ou entourage -, à des biens matériels – nourritures, possessions et autres -, ou à la réputation – aux louanges et à ses autres expressions. Ces attachements nous empêchent d’abandonner ces agitations distrayantes.

Il est dit :

Par attachement et par soif de possessions et d’autres,
L’on n’abandonne pas les mondanités.

1.3 Les méfaits de l’agitation

Les méfaits de l’agitation sont de deux types : généraux et particuliers.

A. LES MEFAITS GENERAUX

Pour connaître les méfaits généraux, nous pouvons nous reporter au Sûtra de l’exhortation aux pensées supérieures :

Djampa, les vingt méfaits des agitations distrayantes sont :
Le corps n’est pas maitrisé, la parole n’est pas maitrisée,
L’esprit n’est pas maitrisé, les émotions conflictuelles sont grandes,
Elles nous exposent à être salis de critiques mondaines,
Et aux influences démoniaques,
Elles nous rendent négligeant et incapables
D’atteindre ni la paix de l’esprit ni la vision supérieure…

B.LES MEFAITS PARTICULIERS

L’attachement aux personnes nous empêche d’obtenir l’éveil.

Il est dit dans Le Sûtra du flambeau de la lune :

Celui qui mène une vie domestique méprisable
Suivant complètement ses désirs,
Avec des attachements intenses pour sa femme et ses enfants,
N’obtiendra jamais l’insurpassable éveil.

Il est dit aussi dans L’entrée dans la pratique des bodhisattvas :

Si l’on reste attaché aux personnes,
L’ultime pureté restera voilée.

C’est pourquoi il nous faut abandonner nos attachements pour eux :

Cela (l’attachement) ne fait pas mon bien
Et m’empêche de faire le leur,
Aussi vais-je partir loin des personnes habituelles.

Les bienfaits de l’abandon de ces attachements sont exposés dans Le Sûtra du flambeau de lune :

Une fois abandonné l’attachement à nos femmes et à nos enfants,
Puis ayant renoncé à la vie domestique qui nous effraie,
Il n’est pas difficile de trouver le sublime éveil.

L’attachement aux richesses matérielles et à la gloire a deux défauts : il nous est impossible de garder ces choses indéfiniment et elles sont causes de souffrances.

L’Introduction à la pratique des bodhisattvas présente le premier en ces termes :

Toutes les possessions et renommées,
Nul ne sait où elles partiront.

Le même texte présente ainsi le second :

Quoique soit ce à quoi l’on s’attache,
Une fois les causes de la rencontre épuisées,
Cela se révèle comme souffrance.

1.4 La caractéristique de l’isolement

La caractéristique de l’isolement est d’être à l’écart de ces agitations distrayantes.

1.5 La cause de l’isolement

La cause de l’isolement est de rester seul en retraite : ce peut être un charnier, une forêt, le nid d’un oiseau dans une falaise, une plaine, ou n’importe quel autre endroit isolé, sachant que cinq cent brasses font une portée de voix, et qu’on entend par « lieu de retraite » un lieu à l’écart d’habitation d’au moins une portée de voix. Il est dit dans Le compendium de la réalité :

Cinq cent brasses font une portée de voix
Qui est la distance d’une retraite.

1.6 Les qualités de l’isolement

Que ce soit pour l’éveil ou pour les êtres, fuir les agitations distrayantes et s’installer dans un lieu isolé a de nombreuses qualités : c’est le meilleur hommage aux bouddhas, cela détourne l’esprit de l’existence cyclique, libère des huit caractéristiques de l’existence cyclique , permet que les émotions perturbatrices ne se développent pas et permet que naisse chez le pratiquant l’absorption méditative.

C’est le meilleur hommage aux bouddhas : les parfaits et complets bouddhas seront plus satisfaits par celui qui ne s’éloigne pas de sept pas de son lieu de retraite, avec la motivation d’éveil pour le bien de tous, que par les offrandes de nourritures, boissons, fleurs et autres.

Ceci est exprimé dans le Sûtra du flambeau de la lune :

Les nourritures, les boissons et les tissus,
Les fleurs, l’encens et les guirlandes
Ne sont pas ce qui honorera les victorieux.
En effet celui qui aspire parfaitement à l’éveil
Et ne s’éloigne pas de sept pas de son lieu de retraite,
Dans le but de se détacher des négativités pour le bien des vivants,
Celui-là accomplit un karma positif bien supérieur.

Concernant le fait que cela détourne l’esprit de l’existence cyclique, libère des huit caractéristiques de l’existence cyclique et permet que les émotions perturbatrices ne se développent pas, ce sûtra déclare aussi :

Il renoncera sans cesse à ce qui est composé,
Il ne désirera rien de ce qui appartient à ce monde
Et ses émotions négatives ne se développeront point.

Ce même sutra présente ainsi la fonction principale de la solitude, qui est de favoriser l’émergence de l’absorption méditative :

Abandonne les plaisirs des villes et des lieux habités,
Et sois toujours solitaire dans la forêt ;
Comme le rhinocéros, ne sois jamais deux,
Et tu obtiendras avant longtemps la sublime absorption.

Ainsi s’achève l’explication de l’isolement physique.

2. L’isolement de l’esprit

Une fois en retraite, demandons-nous pour quelle raison nous sommes venus dans ce lieu isolé. Nous sommes venus dans ce lieu isolé par crainte des lieux distrayants – les endroits habités, villes et autres – et pour les éviter.
Nous pouvons nous interroger ensuite sur les raisons de ces craintes
Dans le Soutra des questions du maître de maison Drachul, il est dit :

Je suis venu dans un lieu de retraite car je crains les distractions, les honneurs et les possessions, les mauvais amis, les associés non vertueux.
Je crains le désir et l’attachement, l’aversion et l’aveuglement ;
Je crains les démons associés aux facteurs de l’individualité,
Aux émotions conflictuelles, à la mort et au bien-être.
Je crains les états infernaux, d’esprit avide et d’animaux.

Nous comprendrons que c’est par crainte de tout cela que nous sommes maintenant en retraite.

Il nous faut alors examiner tout ce que nous faisons au niveau du corps, de la parole et de l’esprit. En retraite, si nous constatons que nous utilisons notre corps pour tuer, voler et faire d’autres actes négatifs, nous ne sommes alors pas différents d’un animal sauvage, d’un chasseur ou d’un bandit. Demandons-nous si nous réaliserons ainsi ce à quoi nous aspirons. Cela permet de se détourner de telles attitudes.

Il faut aussi examiner notre parole car lorsque nous sommes en retraite, si nous utilisons celle-ci pour bavarder, dire des paroles de discorde, méchantes ou autres, nous ne serions pas différents d’un paon, d’un perroquet, d’une pie, d’un rossignol ou de quelque autre volatile. Demandons-nous si nous réaliserons ainsi ce à quoi nous aspirons. Cela permet de se détourner de telles attitudes.

Il faut aussi examiner notre esprit car lorsque nous sommes en retraite, si nous y entretenons désirs, aversions, jalousies et autres émotions conflictuelles, nous ne serions pas différents de cerfs, de singes, d’ours et autres bêtes. Demandons-nous si c’est ainsi que nous réaliserons ce à quoi nous aspirons. Cela permet de se détourner de telles attitudes.

Ainsi s’achève l’explication de l’isolement de l’esprit et de ses activités.

3. La purification de l’esprit

Quand le corps et l’esprit sont dans cet état d’isolement, les distractions n’apparaissent pas et, en l’absence de distraction, on entre dans l’état méditatif de stabilité de la pensée. Il convient ensuite de purifier son esprit. Pour ce faire, nous examinerons quelle est notre émotion conflictuelle dominante et méditerons sur son antidote.

– L’antidote au désir et à l’attachement est la méditation sur le répugnant ;

– L’antidote à l’agressivité est la méditation sur l’amour ;

– L’antidote à l’aveuglement est la méditation sur les facteurs interdépendants ;

– L’antidote à la jalousie est la méditation sur l’égalité de soi et d’autrui ;

– L’antidote à l’orgueil est la méditation sur l’échange de soi et d’autrui ;

– Si les différentes émotions conflictuelles ont une solidité égale, ou si l’on a beaucoup de pensées, on méditera sur la respiration.

3.1 L’antidote au désir : la méditation sur le répugnant

Si nous avons beaucoup de désirs et d’attachements, nous méditerons ainsi sur le répugnant. Nous considérons d’abord le corps comme constitué de trente-six substances impures telles que chair, sang, peau, os, moelle, lymphe, bile, mucus, morve, crachats, excréments et autres. Puis, nous allons dans un charnier où nous verrons le cadavre d’un homme mort le jour même et que l’on vient d’y apporter ; puis d’autres cadavres d’hommes qui sont morts depuis deux, puis trois, puis quatre, puis cinq jours ; puis un autre en décomposition, un autre boursouflé, un autre d’aspect noirâtre, et encore un entièrement rongé par la vermine.

Nous appliquerons ensuite cela à nous-mêmes en nous disant : « Mon propre corps a la même nature, il est sujet à cela et n’est pas au-delà de cet état de choses ».

Plus tard, nous appliquerons aussi cela lorsque le cadavre amené au charnier sera devenu un squelette avec des lambeaux de chair, quand le réseau de ses ligaments se sera décomposé, quand le squelette partira en morceaux, quand après bien des années il sera devenu de la couleur d’un coquillage, puis de celle d’une colombe. Nous nous dirons alors : « Mon propre corps est de même nature, il est sujet à cela, il n’est pas au-delà de cet état de choses ».

3.2 L’antidote à l’agressivité : la méditation sur l’amour bienveillant

Maintenant, si nous avons une forte agressivité, nous méditerons sur son antidote : l’amour bienveillant. Des trois sortes d’amour énoncées précédemment de façon générale, nous développeront ici l’amour en référence aux personnes. Nous commençons par méditer pour éveiller l’intention d’accomplir ce qui sera utile et agréable aux personnes chères, et nous agirons conformément à cette attitude d’amour bienveillant. Ensuite, nous pratiquerons avec ceux vis-à-vis desquels nous avons des sentiments mitigés, puis avec ceux qui nous sont familiers, puis avec ceux qui nous entourent, puis avec ceux qui habitent dans notre ville, puis ceux qui demeurent à l’est, etc. Nous pratiquerons similairement dans les dix directions, soumettant ainsi notre agressivité.

3.3 L’antidote à l’opacité : la méditation sur les facteurs interdépendants

Maintenant, si notre opacité mentale est forte, nous utiliserons son antidote, la méditation sur les facteurs interdépendants.

Dans le Sûtra du riz vert, il est dit :

Moine, quiconque connaît ce riz vert connaît la production en interdépendance ; quiconque connaît la production en interdépendance connaît le dharma ; quiconque connaît le dharma connaît le bouddha.

Il y a deux séquences de facteurs interdépendants :

– en mode d’apparition habituel, c’est la séquence du cycle des existences ;

– en mode d’apparition inversé, c’est la séquence de l’au-delà des souffrances.

A. LES FACTEURS INTERDEPENDANTS DU CYCLE DES EXISTENCES

Les premiers comprennent aussi deux aspects :

– les facteurs interdépendants extérieurs et
– les facteurs interdépendants intérieurs.

Les facteurs interdépendants intérieurs  comprennent eux-mêmes deux aspects :

– les facteurs interdépendants à partir de causes et
– les facteurs interdépendants à partir de conditions.

Les premiers sont présentés ainsi :

Moine, quand tel élément est, tel autre apparaît.
Quand telle chose est née, telle autre va naître.
De la même façon, l’ignorance est la condition des facteurs karmiques.
Et ainsi de suite, jusqu’à la naissance qui est la condition de la vieillesse et de la mort ainsi que les peines, lamentations, souffrances, malheurs et conflits ;

Parmi les différents mondes , ces facteurs interdépendants correspondent à celui du désir et ; parmi les différents types de naissances , à celle d’une matrice.

Au départ, il n’y a donc que ce qui est nommé (1) « ignorance » : un obscurcissement de la connaissance. Stimulé par cette ignorance, le karma souillé, vertueux ou non vertueux, constitue des tendances formatrices ou conditionnements. C’est pourquoi il est dit que l’ignorance induit (2) des « conditionnements ». Les graines de karma, pour l’esprit qui en est imprégné, sont les facteurs formateurs de la connaissance dualiste ou (3) « conscience ». Les forces du karma conditionnent ainsi l’esprit par des illusions trompeuses : il prend naissance dans une matrice, où l’embryon se transforme suivant les phases « oblongue » et autres de l’embryogenèse. Ainsi, la conscience est l’agent conditionnant (4) « le nom et la forme » , ou l’individu psycho-physiologique. Celui-ci se développant, les différentes facultés sensorielles – vue, ouïe et autres – se constituent. L’individu « nom et forme » est donc l’agent qui conditionne (5) « les six domaines sensoriels ». Les facultés (de l’œil, etc.), leurs objets (visuels, etc.) et les consciences associées (visuelles, etc.) entrent en relation, et jouissent les unes des autres. Ainsi, les six champs sensoriels sont-ils le facteur conditionnant (6) « le contact ». En fonction de ce avec quoi il y a contact, on éprouve des sensations plaisantes, déplaisantes ou neutres. Le contact est donc l’agent des (7) « sensations ». On a plaisir à les éprouver, on les désire et les désire encore plus. Les sensations sont ainsi le facteur conditionnant (8) « la soif ». Se dire que l’on ne souhaite pas quitter ce désir ni y renoncer amènera à tendre vers son objet. La soif est alors l’agent conditionnant l’appréhension, ou (9) « saisie ». Dans cette « tension vers », le karma développé comme devenir stimule le corps, la parole ou l’esprit. Ainsi, l’appréhension est l’agent conditionnant (10) le « devenir ». Ce karma, et toute constitution des cinq agrégats née de ce karma, feront de ce devenir l’agent conditionnant (11) la « naissance ». Quand il y a eu naissance, les agrégats constitués se développent, arrivent à maturité, vieillissent et se détruisent ; c’est la mort. La naissance est ainsi l’agent conditionnant (12) « vieillesse et mort ».

Cette immense somme de souffrance vient ainsi uniquement de cela.

A la mort, l’esprit opaque, nous sombrons complètement dans les tourments des attachements et désirs : c’est la « misère ». Elle s’exprime comme « lamentations ». Les désagréments éprouvés par les différentes consciences sensorielles sont « souffrances ». Celles accompagnées d’élaboration mentales entrainent le mal-être mental. D’autres part, toutes les autres émotions perturbatrices qui s’y rapportent sont appelées « perturbations ».

En particulier, ces facteurs interdépendants sont présentés en trois groupes :

1-Trois sont des émotions perturbatrices : l’ignorance, la soif et la saisie.

2-Deux sont en rapport avec le karma : les conditionnements et le devenir.

3-Les sept autres sont des souffrances : la conscience individuelle et les autres.

Ceci est exprimé dans Le milieu de l’interdépendance :

Les douze facteurs interdépendants enseignés par le bouddha
Sont compris dans trois éléments.
La perturbation de l’esprit, le karma, et les situations douloureuses.
Le premier, le huitième et le neuvième sont des perturbations de l’esprit.
Le deuxième et le dixième sont en rapport avec le karma,
Les sept autres sont situations douloureuses.’

On peut aussi comparer l’ignorance à un semeur, le karma à un champ, la conscience à une graine, la soif à l’humidité, les noms et formes aux pousses et le reste aux branches, aux feuilles et ainsi de suite.

Sans l’ignorance, les formations karmiques sont impossibles. Sans la naissance, point de vieillesse ni de mort.

Par contre, dès qu’il y a ignorance, les formations karmiques se produisent, donc la naissance aussi et, par voie de conséquence, la vieillesse et la mort.

L’ignorance ne pense pas : « Je vais créer les formations. » Les formations à leur tour ne se disent pas : « Nous avons été créées par l’ignorance. » Pas plus que la naissance ne pense : « je vais créer la vieillesse et la mort », ni la vieillesse et la mort : « La naissance nous a créées. » En fait, dès qu’ignorance il y a, les formations se manifestent ; et dès qu’il y a naissance, la vieillesse et la mort se produisent.

Le processus intérieur de la production interdépendante est donc perçu comme un enchaînement de causes.

Les conditions en relation avec les facteurs interdépendants intérieurs sont résumées en les six éléments : la terre, l’eau, le feu, le vent, l’espace et la conscience. La solidité du corps est produite par l’élément terre ; sa cohérence par l’eau ; la digestion des aliments et boissons par le feu ; les mouvements de la respiration par le souffle ; les cavités du corps sont connues comme l’élément espace ; les cinq groupes de consciences sensorielles et la conscience mentale polluée sont l’élément conscience. Sans ces agents, un corps ne pourrait pas naître : c’est en effet par le regroupement de la totalité de ces six éléments que le corps est constitué. Mais ces six éléments ne se sont pas dit : « Je vais produire la solidité du corps »… pas plus que le corps ne se dit : « J’ai été produit par ces différents agents ». Et pourtant il en naît.

Comment ces douze facteurs interdépendants se réalisent-ils dans le temps ?

Dans le Sûtra des nobles de la dixième terre :

Les conditionnements qui ont l’ignorance pour cause dépendent du passé.
Les facteurs à partir de la conscience individuelle jusqu’à la sensation concernent le présent.
La soif, la saisie et le devenir sont en relation avec le futur.
Ils apparaissent tous l’un après l’autre.

A. LES FACTEURS INTERDEPENDANTS DE L’AU-DELA DE LA SOUFFRANCE

Lorsqu’est réalisée la vacuité, nature de tout phénomène, l’ignorance cesse. Celle-ci cessant, l’enchaînement des autres facteurs cesse aussi jusqu’à vieillesse et mort :

L’ignorance cessant, les conditionnements cessent, et ainsi de suite jusqu’à ce que, la naissance cessant, la vieillesse et la mort, les douleurs, lamentations, souffrances, misères et conflits cessent.
Ainsi cesseront ces conditionnements qui ne sont qu’amoncellement de souffrances.

3.4 L’antidote à la jalousie : la méditation sur l’égalité de soi et d’autrui

Si notre jalousie est forte, nous méditerons sur son antidote : l’égalité de soi et d’autrui. « Tout comme nous-mêmes, les vivants aspirent à atteindre le bonheur et à éviter la souffrance ». Il s’agit de méditer en considérant autrui comme aussi important que soi-même, comme c’est exprimé dans L’entrée dans la pratique des bodhisattvas :

Je m’efforcerai de méditer sur l’égalité de moi et des autres :
Face au bonheur et à la souffrance, nous sommes égaux,
Ne me faut-il pas alors protéger autrui autant que moi-même ?

3.5 L’antidote à l’orgueil : l’échange de soi pour autrui

Si l’orgueil est grand, on méditera sur son antidote, l’échange de soi pour autrui.
Les êtres ordinaires, n’étant préoccupés que d’eux-mêmes et ne travaillant que pour leur propre grandeur, sont dans le cycle des existences et ses souffrances. Les bouddhas, préoccupés des autres et n’œuvrant que pour leur bien, ont ainsi obtenu l’éveil.

Ceci se retrouve dans L’Entrée dans la pratique des bodhisattvas :

Voyez la différence entre la personne ordinaire
Qui se préoccupe de son intérêt personnel,
Et un bouddha œuvrant pour le bien d’autrui !

Reconnaissons ainsi les méfaits de la fixation sur ses préoccupations personnelles et rejetons les fixations égocentriques ; puis, reconnaissant les bienfaits de notre préoccupation d’autrui, nous considérerons les autres comme s’il s’agissait de nous-mêmes. C’est ce qu’enseigne L’Entrée dans la pratique des Bodhisattvas :

Connaissant les méfaits de l’égoïsme
Et l’océan de bienfaits de l’altruisme,
Je rejetterai les fixations de l’ego
Et m’entraînerai à considérer autrui comme moi-même.

3.6 L’antidote aux émotions « égales » : la méditation sur le souffle

Si nos émotions conflictuelles sont d’importance égale ou si nos pensées sont fortes, nous nous entraînerons à méditer avec le souffle selon les six étapes : en comptant les respirations, en les suivant et cætera.

Dans le Compendium de la manifestation, il est écrit :

Les six aspects de la pratique sont :
Compter, suivre, s’établir, analyser, transformer et la parfaite pureté.

Pour pratiquer sans rejeter, suivre ou transformer ces émotions négatives, la méthode des mantras secrets, héritage de Marpa et Mila, préconisent d’étudier auprès d’un maitre spirituel en pratiquant l’union avec l’inné et les six yogas de Naropa.

Toutes les méthodes que nous venons de voir représentent les différentes phases de l’entrainement de l’esprit dans le but d’atteindre la pensée stable.

III – Classification

Il existe trois niveaux de pensée stable :

– la pensée stable qui consiste à reposer agréablement en l’expérience vécue,
– la pensée stable qui développe les qualités positives,
– la pensée stable qui accomplit le bien des vivants.

La première prépare le réceptacle qu’est l’esprit,
La deuxième établit toutes les qualités de bouddha sur cette base,
La troisième est mise en œuvre pour le bien de tous les vivants.

IV – Caractéristiques de chaque classe

1. La pensée stable qui consiste à reposer agréablement en l’expérience vécue

Dans Les degrés de bodhisattva il est dit :

L’état de stabilité mentale d’un bodhisattva
Est libre de toute pensée discursive,
Il développe un état d’extrême pureté du corps et de l’esprit,
Il est complètement et parfaitement paisible,
Il est dépourvu d’arrogance, sans expériences perturbées,
Et libre de toutes caractéristiques.
Par cette méditation, il demeure en un repos bienheureux en cette vie.

« Libre de toute pensée discursive », l’esprit y reste en un état d’absorption unique sans les oscillations de la pensée discursive en termes d’existence, de non-existence …

« Il développe un état d’extrême pureté du corps et de l’esprit » signifie qu’il détruit toutes les tendances négatives du corps et de l’esprit.

« Complètement et parfaitement paisible » car c’est un état dans lequel il pénètre naturellement.

« Dépourvu d’arrogance », il est libre des opinions conflictuelles des points de vue philosophiques.

« Sans expériences perturbées », il est dépourvu des émotions perturbatrices du devenir .

« Sans caractéristiques » car il est libre des expériences de formes et autres.

Aussi, en accord avec toutes ces approches, il existe les quatre degrés de stabilité de la pensée nommés les premier, deuxième, troisième et quatrième degrés de la pensée stable.

– Dans le premier degré de stabilité de la pensée, il y a présence de conceptions et d’examen.
– Dans le deuxième degré, il y a présence de joie.
– Dans le troisième degré, il y a présence de bonheur bienheureux.
– Dans le quatrième degré, il y a équanimité.

2. La pensée stable qui développe les qualités positives

Les caractéristiques de la pensée stable qui développe les qualités positives sont « exceptionnelles et communes ».

Les premières sont une inconcevable variété de profondes absorptions reliées aux dix pouvoirs. Les Auditeurs et les Bouddhas par soi, ignorant jusqu’aux noms de ces concentrations, ne peuvent à plus forte raison s’y établir.

Les caractéristiques communes sont la libération, le dépassement, l’augmentation, la perfection, la sagesse discriminante et d’autres qualités que l’on retrouve chez les Auditeurs et les Bouddhas par soi, mais qui sont en réalité différentes et n’ont de commun avec ces facultés que le nom.

3. La pensée qui accomplit le bien des vivants

Quelque soit la « pensée stable » , elle permet d’émettre un nombre incalculable de formes corporelles qui accomplissent onze actes, dont le premier consiste à devenir le compagnon de ceux qui en ont besoin.

A ce propos, les termes de « repos paisible » et « vision profonde »  sont courants, mais comment les comprendre ?

– « Le repos paisible » est l’esprit qui repose en lui-même par une expérience profonde parfaite.

– « La vision profonde » est, après cela, le parfait discernement de la réalité qui, comprend ce qu’il faut faire et ne pas faire.

Ce qui est dit dans L’ornement des Sutras :

La pratique du « repos paisible » et de « la vision profonde »
Fait reposer l’esprit en lui-même
Grâce à un positionnement parfait
Et permet de discerner parfaitement la réalité..

Ainsi « le repos paisible » est la pratique principale de la « pensée stable », et « la vision profonde » correspond à la compréhension supérieure.

V – Développement

La pensée stable se développe par l’expérience première, la compréhension supérieure et la dédicace, telle que ce fut présenté pour la vertu libératrice du don.

VI – Pureté

La pureté de la pensée stable vient de la vacuité omniprésente et de la compassion, tel que ce fut présenté au chapitre sur le don.

VI – Fruits

Les fruits de la pensée stable sont ultimes et temporaires.

(1) L’ultime résultat est l’obtention de l’insurpassable éveil, comme l’exprime Les degrés de bodhisattva :

En parachevant la vertu libératrice de la pensée stable,
Les bodhisattvas ont atteint, atteignent et atteindront
La parfaite bouddhéité dans l’insurpassable éveil.

(2) Les résultats temporaires sont d’être libre d’attachements et d’obtenir un corps divin. Le maître Nâgârjuna dit :

Au moyen des quatre niveaux de stabilité de la pensée
En lesquels on abandonne les attitudes de désirs, joie, bonheur et malheur,
On obtient une fortune karmique égale à celle
Des dieux des niveaux des Brahmâ,
Prabhâsvara, Shubhak,et Mahâphala.

Ainsi s’achève la section consacrée à la vertu libératrice de la pensée stable
seizième Chapitre du Joyau Magique,
L’Ornement de la Précieuse Libération.

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