Méditations sur la mort et pour le moment de la mort

Méditations sur la mort et pour le moment de la mort

(Ce dossier aurait été incomplet sans une dimension pratique. Nous avons donc sélectionné quelques textes de méditation. Ils ne permettent pas de se passer des directives d’un guide qualifié, mais nous espérons qu’ils pourront être une invitation à l’expérience vécue.)

« Quand nous aurons médité sur l’impermanence et compris le caractère transitoire de tout ce qui est composé, notre attachement à cette vie et la force des six émotions perturbatrices diminueront : notre confiance dans le dharma grandira ; nous pourrons le pratiquer avec énergie, sans peine et sans difficulté et obtenir finalement le suprême accomplissement de mahamudra, réalisant que l’esprit est en lui-même au-delà des naissances et des morts. »
(Kalou Rinpoché)

Méditations sur la mort

Avertissement au lecteur

Bien loin d’être une pratique affligeante ou macabre, voire masochiste comme certaines préconceptions pourraient nous le faire craindre, la méditation sur la mort a un profond pouvoir libérateur et stimulant.

Elle nous confronte à la réalité, levant le voile épais dont notre civilisation l’a, dans son attitude de déni, pudiquement recouverte.

Elle éveille en nous une prise de conscience qui fera de la mort une compagne familière : l’accepter à nos côtés nous libèrera des attitudes traumatiques de rejet et nous soulagera en regard du refus viscéral que nous portons en nous.

Elle nous désinvestit des poursuites vaines et futiles, dégage notre esprit de l’emprise des attachements et nous montre le caractère chimérique d’un futur complètement hypothétique.

Elle fait naître en nous un sentiment d’urgence et une ardeur irrésistible dans la pratique, nous exhortant à nous consacrer à l’essentiel maintenant.

La conscience de la mort peut nous faire franchir le seuil de la voie, être ensuite l’aiguillon qui stimule notre énergie pour avancer, et, au terme du chemin, être l’amie d’un amour solitaire et éternel.

Comment méditer sur la mort ?

La méditation sur la mort commence pratiquement par une réflexion ; elle est mûrie, rabâchée et nous imprègne de plus en plus. De plus en plus présente en nous, elle débouche sur une prise de conscience profonde jusqu’à être vécue intensément, dans le tréfonds de notre cœur et la moelle de nos os. Si nous vivons intensément la mort, la mort nous permettra de vivre intensément le dharma. Voici quelques supports pour alimenter notre rumination méditative : un texte de Kalou Rinpotché : l’impermanence de tous les êtres, la mort, une méditation en neuf points, extrait du chapitre 4 de l’Ornement de la Libération, de Gampopa, un extrait du Bodhisattvacaryavatara

L’impermanence de tous les êtres et la mort

Tous les êtres de l’univers sont mortels : ceux du passé sont morts, ceux du présent vont mourir et ceux de l’avenir mourront.

Nous-même, d’année en année, de jour en jour, d’heure en heure, de minute en minute, nous nous rapprochons de l’instant de notre mort, et, si braves et forts que nous soyons, nous ne dissuaderons pas la mort ; si rapide que nous soyons à la course, fuir ne nous délivrera pas ; si vaste que soit notre érudition, nos paroles adroites et notre éloquence n’y changeront rien. Ni l’héroïsme d’une armée, ni l’influence des gens puissants, ni aucune arme perfectionnée, ni les ruses de gens adroits, ni même le corps d’un homme ou d’une femme séduisants ne sauraient détourner la mort, de même que nul ne saurait arrêter, ni seulement ralentir, le soleil lorsqu’il décline et disparaît derrière les montagnes.

Nul ne sait combien de temps il vivra : certains meurent dans le ventre de leur mère, d’autres à la naissance, d’autres avant même de tenir sur leurs jambes, certains dans leur jeunesse, d’autres dans leur vieillesse.

Incertain aussi est ce qui produira notre mort, et nul ne sait quelle cause l’emportera ; ce pourra être le feu, l’eau, le vent, la foudre, une chute dans un précipice, un éboulement, l’effondrement d’une maison, une arme, un poison, un démon, une attaque soudaine, une maladie… Cette vie est aussi fragile que la flamme d’une bougie dans le vent, une bulle d’air dans l’eau, ou une goutte de rosée sur un brin d’herbe.

Quand la mort vient à nous, alors que nous ne l’avons pas souhaitée et que nous ne nous en réjouissons pas, nous devons, sans en avoir le moindre désir, tout abandonner : notre terre, notre maison, nos richesses, nos parents, nos enfants, notre famille et notre conjoint ; laissant notre propre corps, nous nous en allons seul, sans liberté et sans ami, en ce lieu d’effroi qu’est le bardo  (l’état intermédiaire entre une mort et une naissance).

Puisque ceci sera notre lot à tous, un peu plus tôt ou un peu plus tard, que nous voyions quelqu’un mourir, que nous entendions parler de la mort ou que nous y pensions, il nous faut garder présent à l’esprit que nous rencontrerons nous aussi la mort. Tant que nous avons toutes nos forces, un teint radieux et que nous sommes heureux, nous ne pensons pas à la mort. Mais qu’une maladie fatale s’abatte sur nous, nous perdrons toute force, nous ne pourrons plus même nous accroupir, notre teint radieux sera fané, nous prendrons l’aspect d’un cadavre, et nous serons malheureux. Quand tous les médicaments, tous les soins et tous les rites se seront révélés inefficaces, quand plus rien ne pourra apaiser les tourments de la maladie, alors nous saurons que nous allons mourir. Nous en serons effrayé et en souffrirons grandement, désespéré de devoir nous en aller seul, laissant tout derrière nous. Enfin, lors de notre dernier repas, alors que nous murmurerons nos dernières paroles, nous réaliserons que nous non plus n’échapperons pas à cette nature mortelle.

Après notre mort, même ceux qui nous aimaient beaucoup ne veulent pas voir notre cadavre rester parmi eux plus d’un jour ou deux : le voir leur fait éprouver dégoût et crainte. Nous sommes emmené par les croque-morts. Franchissant le seuil de la maison, notre corps est conduit au cimetière où il sera brûlé, enterré (ou donné en pâture aux chiens et aux oiseaux) ; nul ne nous reverra jamais plus.

Il nous faut bien penser que cela nous arrivera aussi. Nous devrions, dès maintenant, nous appliquer à pratiquer le dharma de façon parfaitement pure ; les seuls amis qui pourront nous protéger alors seront le Lama et les Trois joyaux. De plus, nous serons à ce moment dépendant du karma, bénéfique ou nuisible selon qu’il procèdera d’actes positifs ou négatifs.

Méditation en neuf points sur la mort

Extrait du chapitre quatre de l’Ornement de la Libération – Gampopa

Il est possible de méditer sur la mort en suivant une méthode en neuf points, laquelle examine :

– la certitude de notre mort,

– l’incertitude du moment de la mort,

– l’absence de quoi que ce soit qui puisse nous être utile au moment de la mort.

La certitude de la mort

Il y a trois raisons à la certitude de la mort : personne n’y a échappé, le corps est un composé et la vie s’épuise d’instant en instant.

1° Personne auparavant n’a échappé à la mort. – Le Maître Tayang (Ashvaghosha) a dit :

Je doute fort que vous voyiez ou entendiez parler de quelqu’un qui soit né et qui ne soit pas mort,

Que ce soit sur cette terre ou dans les états d’existence supérieure.

Même les grands sages qui avaient des pouvoirs miraculeux et des connaissances supranormales illimitées ne purent trouver un moyen de s’en délivrer ou de se sauver en un lieu où l’on ne meurt jamais. Puisque tous sont morts, est-il besoin de dire ce qu’il [adviendra] de gens tels que nous ?

De plus, même les Arhat, les Nobles Pratyekabuddha et les Shravaka ont finalement abandonné leur corps. Est-il besoin de dire ce qu’il adviendra de gens tels que nous ?

Qui plus est, le parfait Bouddha lui-même quitta son Corps d’émanation orné des signes et des marques de réalisation. Si même son corps adamantin est impermanent, que penser de celui de gens tels que nous ?

Notre corps est un composé. – Tout ce qui est composé est impermanent, tout ce qui est composé est sujet à la destruction.

Dans Le traité énoncé intentionnellement, il est dit :

Hélas, tous les composés sont impermanents ; ayant été formés, ils sont sujets à la destruction.

En conséquence, notre corps qui n’est pas non composé mais qui est composé, est impermanent. Il est certain qu’il mourra.

Notre vie s’épuise d’instant en instant. – Chaque instant qui passe nous rapproche de la mort. Ce n’est pas évident, mais on peut illustrer  par des comparaisons le fait que la vie passe vite, comme par exemple : une flèche décochée par un archer adroit, une cascade dans une gorge étroite, un condamné conduit au lieu d’exécution.

– Dans le premier exemple, la flèche décochée par l’archer adroit traverse l’espace d’un seul trait et, sans s’arrêter un seul instant, atteint rapidement sa destination. Notre vie, de même, ne s’arrête pas un instant, et très vite, c’est la mort.

– Dans le deuxième exemple, l’eau tombe d’une falaise abrupte et dévale sans s’arrêter un seul instant. De même, il est clair que [le cours de] la vie humaine ne peut  être suspendu.

– Dans le troisième exemple, chaque pas rapproche de la mort le condamné conduit vers le lieu du supplice. Ainsi en est-il de notre vie.

L’incertitude du moment de la mort

Il y a trois raisons à l’incertitude du moment de la mort : la durée de la vie est variable, le corps est inconsistant et les causes de mort sont multiples.

La durée de la vie est variable. – Bien que la durée de la vie soit fixe dans d’autres états d’existence, pour nous, hommes de ce monde (Dzambouling), elle est variable.

À propos de cette incertitude, il est dit dans Le traité :

Certains meurent dans le ventre de leur mère,

certains à la naissance, ou dans la période où ils marchent à quatre pattes,

D’autres quand ils savent gambader… Qui dans la vieillesse, qui dans la jeunesse, qui dans l’âge mûr,

Les uns après les autres, tous doivent partir.

Le corps est inconsistant. –  Le corps n’est constitué que de trente six substances impures. Il n’y a en lui aucun principe solide et fixe.

Il est dit dans L’introduction à la vie de Bodhisattva (V, 62 et 63) :

Dissèque d’abord avec l’intellect cette couche de peau,

Sépare la chair du squelette avec le scalpel de la connaissance transcendante,

Puis ouvre même les os et observe-les jusqu’à la moelle ;

Vois par toi-même ce qui pourrait y être un principe fixe.

Les causes de mort sont multiples. – Il n’est rien qui ne soit susceptible de devenir une cause de mort, pour soi-même ou pour quelqu’un d’autre.

Dans La lettre à un ami, il est dit :

Nombreuses sont les menaces à cette vie.

Elle est encore plus instable qu’une bulle d’eau frappée par le vent.

Inspirations et expirations vont et viennent.

Se réveiller après s’être endormi est chaque fois une grande merveille !

À la mort, rien n’est utile

À la mort, rien ne nous sera utile. À cela, il y a aussi trois raisons : les possessions et les richesses ne nous seront pas utiles, les amis ne nous seront pas utiles, notre corps ne nous sera pas utile.

Possessions et richesses ne nous seront pas utiles. – Il est dit dans L’introduction à la vie de Bodhisattva (VI, 59) :

On peut avoir eu beaucoup de biens et avoir vécu heureux longtemps,

Il nous faudra quand même partir, dépouillé et les mains vides

Comme si des bandits nous avaient dévalisé.

Les amis ne nous seront pas utiles.  – Il est dit dans L’introduction à la vie de bodhisattva:

Quand le moment de mourir est venu, tes enfants ne peuvent te protéger,

Pas davantage ton père, ta mère, tes amis ou tes chers :

Tu n’as ainsi nul refuge.

Notre corps ne nous sera pas utile. – Les qualités physiques ne nous seront d’aucune utilité, pas plus que le corps lui-même.

Aussi brave et fort que l’on puisse être, on ne détournera pas la mort. Aussi adroit et rapide que l’on puisse être, on n’y échappera pas. Aussi intelligent et éloquent que l’on puisse être, les beaux discours ne nous libèreront pas. Un exemple illustre cela : personne ne peut retarder ni retenir le soleil qui décline derrière les montagnes.

Notre corps lui-même ne nous sera plus utile. L’introduction à la vie de bodhisattva dit :

Ce corps que tu as acquis à grand-peine, et entretenu avec des nourritures et des vêtements,

Ne te suivra pas : les oiseaux et les chiens le dévoreront, à moins qu’il ne soit consumé par le feu,

Qu’il ne pourrisse dans l’eau, ou qu’il ne soit enfoui dans un trou.

(Traduit du tibétain par le Comité Lotsawa)

Entrée dans les Pratiques des Fils des Vainqueurs

(Bodhisattvacaryavatara)

 

Le Seigneur de la Mort, indigne de confiance,

N’attend point que les choses soient accomplies.

Malade, ou bien portant,

Il peut me frapper à tout moment.

 

Abandonnant tout, je devrai partir seul.

Hélas, ne l’ayant point compris,

Au nom de l’amitié ou de l’inimitié

J’ai commis toutes sortes d’erreurs.

 

Mes ennemis seront anéantis.

Mes amis seront anéantis.

Et moi-même je serai anéanti.

Ainsi, toute chose sera anéantie.

 

Tout comme l’expérience d’un rêve,

Quoi que je fasse ou possède,

Tout deviendra simple souvenir.

Ce qui est passé jamais ne réapparaîtra.

 

Au cours de cette brève existence,

Nombreux sont les amis et les ennemis disparus,

Mais les actions insoutenables commises pour eux

Demeurent par devers moi.

 

N’ayant pas pris conscience

Que je disparaîtrai soudainement,

J’ai créé beaucoup de non-vertus

Par ignorance, désir ou aversion.

 

Sans cesse, de jour comme de nuit,

La vie s’écoule continuellement

Et jamais elle ne s’allonge.

Pour quelles raisons la mort ne m’écherrait-elle pas ?

 

Allongé sur mon lit,

Bien qu’entouré de tous mes amis,

Je ferai, solitaire, l’expérience

De la vie qui s’échappe.

 

Lorsqu’on est agrippé par les messagers de la Mort,

De quelle valeur sont les amis et les parents ?

Seul le mérite acquis est alors protection.

Mais de ceci je ne me suis jamais soucié.

 

Ô Protecteurs, moi, si peu concerné,

Ne sachant rien d’une semblable terreur,

Me suis engagé dans de nombreuses actions erronées

Pour le seul intérêt de cette vie transitoire.

 

Pétrifié est celui que l’on mène,

Aujourd’hui, à la chambre des tortures,

La bouche sèche, les yeux horribles et creux,

Son apparence entière transformée.

 

Combien plus vaste encore sera son désespoir

Quand, frappé d’une grande panique,

Le saisiront les formes monstrueuses

Des terrifiants messagers de la Mort.

 

Qui me protègera de cette immense terreur ?

Vision effrayante, yeux exorbités et fixes,

Je chercherai de toutes parts une protection.

 

Mais, n’en trouvant aucune dans les quatre directions

Je serai enveloppé de ténèbres.

S’il ne se trouvait de refuge,

Que pourrais-je donc bien faire ?

 

Alors je prends refuge dans les Bouddhas…

 

Cet extrait du Bodhisattvacaryavatara de Shantideva a été publié dans « Tushita » (éditions Dharma, Anduze), il est reproduit ici avec l’aimable autorisation de l’éditeur

 

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