L’octuple sentier

Chögyam Trungpa Rinpotché

Un sentier vers l’éveil

Je suis désolé de n’offrir aucune promesse séduisante ou ensorcelante. Il se trouve que la sagesse est une affaire domestique. Bouddha vit le monde tel qu’il est, et ce fut son illumination. « Bouddha » signifie « éveillé ». Etre éveillé, complètement éveillé – tel semble être le message qu’il nous adresse. Il nous a présenté un sentier vers l’éveil, un sentier suivant huit points, et il l’a nommé l’octuple sentier.

La vue juste

La vue erronée

La première précision apportée par le Bouddha concerne la « vue juste ». La vue erronée est une question de conceptualisation. Quelqu’un se dirige vers nous – et soudain nous nous gelons. Non seulement nous nous gelons nous-même, nous gelons également l’espace dans lequel quelqu’un se meut en notre direction. Nous nommons « ami » ou « ennemi » celui qui marche dans cet espace. Aussi la personne marche-t-elle automatiquement dans une situation gelée d’idées fixes – « ceci est cela » ou « ceci n’est pas cela ». Voilà ce que le Bouddha appelait la vue erronée.

Créer un espace ouvert

C’est une vue conceptualisée qui est imparfaite parce que nous ne voyons pas la situation telle qu’elle est. A l’inverse, il y a la possibilité de ne pas geler cet espace. La personne se meut alors dans une situation lubrifiée impliquant moi-même et elle-même, tels que nous sommes. Une telle situation lubrifiée peut exister et créer un espace ouvert.

La vue juste.

Bien sûr, l’ouverture elle-même peut être récupérée comme concept philosophique, mais la philosophie n’exige pas nécessairement d’être fixée. La situation peut être vue sans l’idée de lubrification en tant que telle, sans aucune idée fixe. En d’autres termes, l’attitude philosophique peut consister en une simple vision de la situation telle qu’elle est. « Cette personne qui se dirige vers moi n’est ni amie ni ennemie. C’est seulement quelqu’un qui vient vers moi. Je n’ai pas besoin de préjuger d’elle du tout. » Voilà ce que l’on appelle la « vue juste ».

La pensée dispose à l’action

L’aspect suivant de l’octuple sentier est nommé « intention juste ». L’intention ordinaire se fonde sur le processus que nous venons de décrire. Une fois que vous avez conceptuellement fixé la personne, vous êtes prêt à vous y accrocher ou à l’attaquer. Un dispositif se met en place automatiquement pour lui fournir un divan confortable ou bien un revolver sur la tempe. Voilà pour l’intention. C’est un processus mental qui lie la pensée à l’action. Lorsque vous rencontrez une situation, vous pensez, et la pensée dispose à l’action.

L’intention juste

« Juste » dans le sens de « ce qui est »

Dans votre souci constant de relier la situation à votre sécurité, vous prenez l’intention entre deux mâchoires. D’un côté, en effet, il y a l’élément émotif, concerné par le plaisir et la douleur, l’expansion et le retrait. De l’autre, il y a la pesanteur de la situation, son aspect physique. Les situations vous incitent à mâcher constamment votre intention. L’intention a toujours la qualité de l’invitation ou de l’attaque.

Or, selon le Bouddha, il existe également une « intention juste ». Pour saisir de quoi il s’agit, nous devons d’abord comprendre ce que Bouddha veut dire par « juste ». Pour lui, le juste n’était en aucune façon le contraire du faux. Il disait « juste » dans le sens de « ce qui est », ce qui est juste sans concept de justesse. « Juste » exprime le mot sanscrit samyak, qui signifie « complet ». La complétude n’a nul besoin de l’aide relative d’être soutenue par des comparaisons, elle se suffit à elle-même. Samyak signifie voir la vie telle qu’elle est, sans béquilles, directement. Dans un bar, si vous commandez une boisson forte, on ne vous apportera pas du soda – ce qui est fort se boit pur. Nul besoin de délayer ni de mélanger. Bouddha réalisa que la vie peut être puissante et délicieuse, positive et créative, et que vous n’avez besoin de nul soda pour l’affadir. La vie est une boisson forte, le plaisir est chaud, la douleur est chaude, c’est direct, c’est du cent pour cent !

« Le plaisir tel qu’il est, la souffrance telle qu’elle est »

Aussi l’intention juste signifie-t-elle que vous n’êtes pas attiré par autre chose que ce qui est. Vous n’êtes pas impliqué dans l’idée que la vie pourrait être belle, ou douloureuse, et vous n’êtes pas prudent en ce qui concerne la vie. Selon le Bouddha, la vie est souffrance, la vie est plaisir. C’est sa qualité samyak – tellement précise et directe : la vie forte, sans délayage. Il n’est aucunement nécessaire de réduire ou d’intensifier les situations de l’existence. Le plaisir tel qu’il est, la souffrance telle qu’elle est – telles sont les qualités absolues de l’approche bouddhique de l’intention.

La parole juste

Une approche directe, vraie !

Le troisième aspect de l’octuple sentier est la « parole juste ». En sanscrit, parole se dit vac, ce qui signifie énonciation, mot, ou logos. Cela implique une communication parfaite, qui dit « c’est ainsi » plutôt que « Je pense que c’est ainsi ». « Le feu est chaud », plutôt que « Je pense que le feu est chaud ». Le feu est chaud, automatiquement – approche directe. Une telle communication est parole inévitable, satya en sanscrit, ce qui veut dire « être vrai ». Il fait noir dehors, maintenant. Personne ne peut dire le contraire. Personne ne va s’amuser à dire « Je pense qu’il fait noir dehors », ou « Vous devez croire qu’il fait noir dehors ». On dit simplement : « Il fait noir dehors ». C’est le minimum de mots que l’on puisse utiliser – et c’est vrai.

La discipline juste

Une vie droite et directe

Le quatrième aspect de l’octuple sentier est la « moralité juste » ou « discipline juste ». S’il n’y a personne pour imposer une discipline ni à qui l’imposer, alors il n’est aucunement besoin de discipline au sens ordinaire. Ceci conduit à la compréhension de la discipline juste, complète, qui n’existe pas relativement à l’ego. La discipline ordinaire existe seulement au niveau des décisions relatives. S’il y a un arbre, il y a également des branches ; mais s’il n’y a pas d’arbre, on ne trouvera rien qui ressemble à des branches. De même, s’il n’y a pas d’ego, tout un ensemble de projections devient superflu. La discipline juste consiste en cette sorte de processus d’abandon. Elle nous mène à la simplicité complète. Nous sommes tous familiarisés avec le type samsarique de discipline, orienté vers l’amélioration de soi. Nous abandonnons toutes sortes de choses dans le but de nous rendre « meilleurs », ce qui nous donne la formidable assurance que nous pouvons faire quelque chose de notre vie. De telles formes de discipline compliquent inutilement notre existence au lieu de la simplifier, d’en faire la vie d’un rishi. Rishi est un terme sanscrit désignant la personne qui mène en permanence une vie juste. En tibétain, rishi se dit trang-song (drang song). Trang signifie « direct », song signifie « droit ». Il s’agit d’une personne qui mène une vie droite et directe, sans introduire de nouvelles complications dans sa situation existentielle. C’est une permanente discipline, l’ultime discipline. On simplifie la vie plutôt que de s’entourer de nouveaux gadgets ou de chercher de nouveaux mélanges de boissons.

Le mode de vie juste

Collaborer avec le monde tel qu’il est

Le cinquième point est « le mode de vie juste ». Selon Bouddha, le mode de vie juste signifie simplement gagner de l’argent, en travaillant, gagner des dollars, des livres, des francs, des pesetas. Pour acheter de la nourriture et payer un loyer il faut de l’argent. Ce n’est pas une cruelle imposition à nous infligée. C’est une situation naturelle. Nous n’avons pas à être embarrassés par la manipulation de l’argent, ni à subir le travail. Plus vous investissez d’énergie, et plus vous recevez. La nécessité de gagner de l’argent vous place dans un si grand nombre de situations entrelacées qu’elle imprègne votre vie toute entière. Le refus du travail est généralement lié au refus d’autres aspects de l’existence. Les gens qui rejettent le matérialisme de la société occidentale et s’en séparent refusent de se regarder en face. Ils voudraient s’offrir le luxe de considérer qu’ils mènent une vie philosophique vertueuse, plutôt que de réaliser qu’ils refusent de collaborer avec le monde tel qu’il est. On ne peut s’attendre à recevoir l’assistance d’êtres divins. Si on adopte des doctrines qui nous conduisent à attendre des bénédictions, on ne sera pas ouvert aux potentialités réelles des situations.

La relation de cause a effet

Bouddha croyait dans la relation de cause à effet. Par exemple, vous vous fâchez avec un ami et décidez de rompre. Vous échangez des propos vifs avec lui et sortez de la pièce en claquant la porte. Vous vous prenez le doigt dans la porte. Ça fait mal, n’est-ce pas ? C’est cela, la cause et l’effet. Vous réalisez qu’il y a là quelque avertissement. Vous avez refusé de voir la nécessité karmique. Cela se produit sans cesse. On s’expose à ce genre d’incident lorsqu’on enfreint le mode de vie juste.

L’effort juste

Être pleinement présent

Le sixième point est « l’effort juste ». Le mot sanscrit samyagvyayama signifie « énergie », « endurance », « effort ». Cela correspond au principe de l’énergie du bodhisattva. Il est inutile de peiner sans cesse. Si vous êtes conscient et ouvert dans les situations de la vie, il devient possible pour elles et pour vous d’être créateurs, beaux, humoristiques et délicieux. Cette ouverture naturelle est l’effort juste et elle se distingue de tous les efforts forcés. L’effort juste consiste à voir une situation précisément telle qu’elle est au moment même, à être pleinement présent, avec joie, dans un large sourire, alors qu’en certaines occasions, nous savons que nous sommes présents, mais nous ne voulons pas vraiment nous engager. L’effort juste implique une entière participation.

Toutes sortes de possibilités de divertissement

Pour que l’effort juste puisse prendre place, il faut des failles dans notre bavardage discursif ou visionnaire, il faut la place de s’arrêter et d’être présent. En général, quelqu’un chuchote des propos séducteurs dans notre dos : « C’est vraiment bien de méditer, mais si on allait au cinéma ? La méditation, c’est bon, mais se réunir avec quelques amis, ce n’est pas mauvais non plus. Pourquoi pas ? Et si on lisait ce livre ? Peut-être ferait-on mieux d’aller au lit. Et si l’on achetait telle chose que l’on désire ? Et si l’on … ? Et si l’on… ? » L’incessant défilé des pensées discursives nous fournit quantité de suggestions – il n’y a pas de place pour l’effort. Ou peut-être, au lieu de penser, sommes-nous continuellement assaillis par la vision de possibilités : « Mon ennemi s’approche et je le frappe – c’est la guerre. » Ou : « Mon ami m’aborde et je l’embrasse, je l’accueille chez moi et je lui offre l’hospitalité ». Et ça continue … « J’ai envie de manger des côtes d’agneaux – non, une épaule, un steak … une glace à la fraise. Je vais sortir avec mon amie, acheter une crème glacée, la rapporter à la maison et, au retour, nous échangerons des propos choisis sur les crèmes glacées. Et puis nous pouvons aller chercher des plats préparés au restaurant mexicain. Nous dînerons ensemble, aux chandelles et en musique, et nous aurons une agréable discussion philosophique pendant que nous mangerons … » On est constamment en train de rêver à toutes sortes de possibilités de divertissement. On n’a pas de place pour s’arrêter, pas de place pour commencer à donner de l’espace.

L’effort juste – c’est beau

Donner de l’espace : effort, non-effort et effort, non-effort… dans un sens, c’est très heurté et très précis de savoir comment lâcher le bavardage discursif ou visionnaire. L’effort juste – c’est beau.

L’attention juste

Il y a plus d’espace dans l’attention juste que dans l’effort juste

Le point suivant est « l’attention juste ». L’attention juste ne signifie pas simplement que l’on est conscient ; elle s’apparente à la création d’une œuvre d’art. Il y a plus d’espace dans l’attention juste que dans l’effort juste. Si vous prenez une tasse de thé, vous êtes conscient de tout l’environnement aussi bien que de la tasse de thé. Il devient dès lors possible de vous fier à ce que vous faites, plus rien ne vous menace. Vous avez la place de danser dans l’espace, et cela rend la situation créatrice. L’espace vous est ouvert.

L’absorption juste

Communiquer avec l’espace de la situation

Le huitième aspect de l’octuple sentier est le « samadhi juste », l’absorption juste. Samadhi signifie être tel que c’est, c’est-à-dire communiquer avec l’espace de la situation. Ceci s’applique aussi bien aux situations de la vie quotidienne qu’à la méditation assise.

Un engagement au-delà de toute dualité

L’absorption juste consiste en un engagement complet, profond et entier, au-delà de toute dualité. Dans la méditation assise, la technique et nous sommes un ; et dans les situations vitales le monde des phénomènes fait également partie de nous.

Notre méditation se produit automatiquement

Dès lors, nous n’avons pas à pratiquer la méditation en tant que telle, comme si nous étions distincts de l’acte de méditer et de l’objet de la méditation. Si nous sommes un avec la situation vivante telle qu’elle est, notre méditation se produit automatiquement, simplement.

©Chögyam Trungpa, 1976.

©Editions du Seuil, 1979 pour la traduction française.

Extrait du « Mythe de la liberté ». Reproduit avec l’aimable autorisation de l’éditeur.

 

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