Le premier tour de la roue du Dharma

Le premier tour de la roue du Dharma

Jeremy Hayward

Jeremy W. Hayward est Docteur en physique nucléaire de l’Université de Cambridge, auteur de travaux de biologie moléculaire ; il a fait de nombreuses conférences au sujet du bouddhisme en relation avec les traditions occidentales et les sciences. Il est vice-président de l’Institut Naropa et de l’Entraînement Shambala, à Boulder, Colorado. Il est aussi auteur de Perceiving ordinary magic et de Shifiting worlds, changing minds, dont est extrait cet article *, traduit en français par l’Institut Karma-Ling.

Les quatre nobles vérités

Le Bouddha se représenta la souffrance, l’anxiété fondamentale des hommes, comme une sorte de peste, un mal les affligeant tous, quelles que puissent être leurs conditions de naissance et d’éducation. Il offrit ses découvertes comme un médicament susceptible de traiter ce mal et de libérer de l’illusion de l’ego, tout patient qui, le prenant, acquerrait par cela même un profond bonheur et une large ouverture d’esprit. Aussi, son enseignement fut-il présenté, sous une forme en quatre volets, familière aux médecins de l’époque : les quatre nobles vérités. Ces vérités sont relatives, respectivement, à la nature du mal, à son origine, au pronostic de guérison et à la prescription d’un traitement. Le terme « noble » ne se réfère pas à un rang social particulier, mais au type de personnalité qu’il faut avoir pour être en mesure d’affronter la dure réalité de la condition humaine.

La nature de la souffrance

Les conditions d’existence et l’inéluctabilité de la mort

Le mal universel, la souffrance ou anxiété existentielle, fut tout d’abord décrit dans ses moindres détails. Ce n’est pas que le Bouddha aimât mettre l’accent sur la souffrance ou eût une propension au pessimisme ; au contraire, il semble avoir été de caractère jovial et positif. Ce furent, plus vraisemblablement, sa compassion et son sens de l’ironie qui le firent s’apercevoir que les gens étaient constamment occupés à tenter d’esquiver le face à face avec cette anxiété qu’ils ne cessaient, par là même, d’intensifier. Il les vit essayant d’oublier leurs conditions d’existence et l’inéluctabilité de leur mort grâce à toutes sortes d’investissements, que ce soit dans le luxe pour les riches ou dans l’ascétisme pour les habitants des forêts ; dans les passions et les agressions de la vie privée ou, dans celles peu différentes, des champs de bataille ou des tables de conférences politiques ; dans la quête de certitudes de la philosophie matérialiste – qui était alors aussi prédominante et sophistiquée qu’elle l’est de nos jours – que, dans celle peu différente de la sécurité, promise par des religions de toutes sortes.

Cesser de vouloir ignorer notre anxiété

Il réalisa alors, comme tant de thérapeutes l’ont fait depuis, que notre anxiété profonde ne pourrait guérir que si nous cessions de vouloir l’ignorer.

Trois critères de l’existence qui définissent l’anxiété

L’anxiété fut décrite selon les trois critères de l’existence qui sont les caractéristiques fondamentales de toute expérience et de tout phénomène. Ces trois critères sont l’impermanence, l’absence d’ego, et la souffrance.

L’impermanence

Impermanence évoque l’absence de toute chose douée de caractéristiques propres dans l’univers : il n’y a pas d’objet matériel permanent, pas de pensée, d’idée ou de perceptions permanentes, pas de lois permanentes de la nature, pas de croyance ou de système de croyances permanent. Tout, sans exception, est en perpétuel changement. Nous le voyons où que nous regardions, autour de nous ou en nous : le temps change incessamment, les arbres et les fleurs croissent puis dépérissent, les êtres que nous aimons se transforment, nos propres corps se développent puis déclinent. Tel jour, nous pouvons être heureux, au sein d’une aimable famille ou d’un groupe d’amis, heureux avec nos opinions politiques et religieuses, et notre activité professionnelle. Tel autre, l’un de nos enfants peut être frappé par une grave maladie, nos opinions politiques peuvent être bouleversées par la mise à jour d’une corruption, l’un de nos amis peut se mettre à nous persécuter, nous pouvons découvrir que nous avons perdu tout intérêt pour les activités artistiques qui nous avaient procuré tant de joie durant vingt années ; nous pouvons être perturbé par la crainte de ne plus être capable de faire face à nos obligations professionnelles. Ce sont les fantaisies de la vie, disons-nous. Certes, mais le critère de l’impermanence montre qu’il n’y a rien d’autre que les fantaisies de la vie.

Nous n’acceptons pas le critère de l’impermanence

Le concept de changement n’est même pas le plus idoine pour évoquer l’impermanence, car il implique qu’il y ait des choses et que ces choses changent. Le critère de l’impermanence dit que l’univers ne doit pas être décrit comme un ensemble de choses qui changent. Bien plutôt, doit-il être considéré comme un processus continu.

Au fond de nous, nous n’acceptons pas le critère de l’impermanence. Nous nous entourons d’objets qui nous apparaissent permanents, et nous nous y attachons ; nous nous polarisons sur des croyances que nous considérons légitimes et inébranlables ; nous attribuons à la nature des lois permanentes et cherchons à établir une théorie définitive de la matière et de la personne humaine. Notre objectif est de tenter de fixer un univers en perpétuelle évolution, comme si nous voulions qu’une prise de vue instantanée en donne une image indéfiniment adéquate. Plus significatif encore, nous nous accrochons au concept d’un « je » comme existant permanent.

L’absence d’ego

Ce « je », n’est pas seulement un corps que nous voyons se modifier, et dont nous savons que l’usage des « liftings » et des cosmétiques n’empêchera pas le déclin final. Même les récents travaux sur le ralentissement du processus biologique de vieillissement et les tentatives de conservation du corps à très basse température jusqu’à ce qu’il puisse être ramené à la vie, ne peuvent rendre un organisme éternel.

Nous n’acceptons pas la réalité de l’absence d’ego

Le « je », c’est aussi l’esprit ou âme – appelons-le comme nous le voudrons – qui, d’une certaine façon, transcende le corps. Nous pouvons croire ou ne pas croire que cet esprit ou âme est éternel mais, même si nous ne le croyons pas, nous sommes convaincus qu’au long de cette vie il y a quelque chose qui perdure, même si le corps, lui, évolue. Nous pensons que, ce « je », est le même quand nous avons quarante ans et sommes sur le point d’être élu au bureau directorial, que lorsque nous avions vingt ans, que nous étions amoureux et sur le point de convoler, que lorsque nous avions deux ans et apprenions à parler. Nous n’acceptons pas la réalité de l’absence d’ego, le deuxième critère de l’existence.

La souffrance

En raison du fait qu’au tréfonds de notre inconscient nous sommes attachés au concept de permanence des choses et des esprits, il y a un abîme entre nos croyances et nos perceptions conditionnées par elles d’une part, et, d’autre part, la nature à jamais fluctuante de ce qui est. Telle est la source de notre insatisfaction, de notre sentiment d’aliénation, de notre anxiété et de notre souffrance, le troisième critère de l’existence.

Telle est la première des quatre nobles vérités.

Les causes de la souffrance

Le principe de causalité

La seconde noble vérité est relative à la cause de la souffrance. Selon le principe de causalité, qui est fondamental dans le bouddhisme, tous les phénomènes, qu’ils soient purement mentaux ou qu’ils se manifestent en apparences, sont enchaînés les uns des autres par un réseau de causalité. Aucun phénomène n’est le fruit de l’action arbitraire d’un dieu ou de dieux, ni produit par le hasard. Selon le bouddhisme, la cause de l’anxiété profonde universellement ressentie est la croyance, non moins largement répandue, en un « ego » ou « soi » individuel et l’attachement à toute forme d’objet ou de croyance qui puisse confirmer la réalité de cet « ego ».

L’illusion fondamentale

Le concept d’un « ego », « chose » relativement permanente à laquelle le terme « je » renvoie, ne s’applique pas seulement à « l’âme » des religions ; il s’applique tout autant, de nos jours, à l’ego de la psychothérapie et de la psychanalyse, au « soi » ou « Soi » de divers systèmes ésotériques anciens ou nouveaux, et à « l’esprit individuel » des psychologies et du cognitivisme. C’est cet « ego » que les thérapeutes tentent de conforter quand l’un de leurs patients affiche un comportement névrotique plus grave que celui de la plupart d’entre nous. Le but de la thérapie est souvent de constituer un « ego sain ». Cela peut être utile à court terme, mais à long terme cela ne fait que renforcer la croyance en « quelque chose » que « je » serais. En fait, la névrose originelle peut être apparue précisément parce que le patient commençait à réaliser inconsciemment l’inadéquation de son sentiment de « je ». La nouvelle image de soi n’est « saine » qu’autant que de nouvelles inadéquations ne se révèlent pas, ce qui ne manquera pas de se produire tant que l’illusion fondamentale ne sera pas percée à jour.

La croyance en un esprit individuel

Cette illusion fondamentale est encore renforcée lorsque les psychologues et les tenants du cognitivisme parlent d’un « esprit » que, de nos jours, on considère localisé dans le cerveau ; l’homme ou la femme ordinaire, qui a peut-être rejeté la croyance en une « âme », a maintenant transformé cette croyance en celle d’un esprit, postulant qu’il y a un soi, localisé dans le corps, qui est ce qui est conscient et que nous considérons comme notre personne. L’ego est très habile et, dans chaque génération, il se cramponne à une nouvelle idée pour se convaincre de sa propre existence. Pour notre génération, la croyance en un ego est la croyance en un esprit individuel.

Tel est l’ego, cause de la souffrance, qui est l’objet de la seconde noble vérité.

La cessation de la souffrance

Un état de paix et d’ouverture inconditionnée

La troisième noble vérité nous dit que cette souffrance peut cesser. Dans son discours initial sur la souffrance, l’enseignement du bouddhisme est essentiellement positif. La découverte personnelle du Bouddha fut qu’au-delà de l’état de l’ego il y a un état de paix et d’ouverture inconditionnée. Cet état est le nirvana, mot qui, en occident, est maintenant bien connu et mal compris. L’interprétation populaire en fait un « autre monde » ou autre plan d’existence, peut-être par analogie avec le paradis chrétien. Cette interprétation est tout à fait incorrecte. En fait, le nirvana s’oppose au monde égocentrique d’anxiété et de confusion, monde connu comme samsara, dans lequel nous nous sentons étranger à notre univers et constamment en lutte contre lui.

Le nirvana n’est pas la fin de l’existence dans le monde

Traditionnellement, dans les écoles anciennes du bouddhisme, l’état caractérisé par le mot nirvana fut nommé « cessation ». Ce mot a été mal compris par les premiers traducteurs occidentaux qui lui donnèrent le sens de la fin de l’existence dans le monde, et cette confusion fut la cause de plusieurs siècles d’incompréhension du bouddhisme, qui fut considéré comme une religion qui niait l’existence du monde. Malheureusement cette erreur abonde encore aujourd’hui dans la littérature populaire et même dans les milieux cultivés.

La fin de la croyance en un ego

« Cessation » ne signifie pas, bien sûr, fin suicidaire du monde, mais fin de la croyance en un ego, croyance qui constitue un obstacle à une vie pleine et heureuse.

La cessation de l’auto-illusion de l’ego signifie la fin de l’anxiété fondamentale et, par voie de conséquence, nous ouvre à la possibilité de réaliser notre nature dans sa plénitude. Par « réalisation » on entend ici non seulement compréhension intellectuelle, mais aussi véritable assimilation et actualisation de cette compréhension.

Le remède à la souffrance

L’expérience directe

La quatrième noble vérité indique la méthode par laquelle cette réalisation peut advenir. Elle consiste en la combinaison d’une analyse précise et de l’expérience directe de la totalité du processus de la perception et de sa production de l’univers. Cette expérience directe résulte de la pratique de la méditation attentive et vigilante. L’attention et la vigilance nous rendent aptes à voir directement la nature de la croyance en un ego, la structure et les projections perceptives de l’ego, et l’abîme entre le monde fabriqué et projeté par l’ego et ce qui est.

Le Dharma

Dans les premières étapes de la pratique de la méditation, l’expérience est analysée et vue comme étant le jeu non pas d’objets ou d’esprits permanents, mais d’éléments de perception appelés dharma. Et, dans cette analyse des dharma, on ne trouve ni « je » ni « choses » parmi les constituants élémentaires de l’expérience.

Aussi, cette analyse conduit-elle à la réalisation de l’absence d’ego et à celle de l’impermanence, puis à l’ouverture sous-jacente de l’esprit, ouverture qui est nirvana.

Extrait de « Shifiting worlds, changing minds » © 1987. Shambala publications, Inc., P. O. Box 308, Boston, MA 02117 USA.Traduit et publié avec l’aimable autorisation de l’éditeur.

 

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