Qu’est-ce que le nirvana ?

Les quelques citations qui suivent proposent au lecteur un éclairage général sur ce qui est appelé dans le bouddhisme nibbana, ou nirvana. Leur succession illustre plusieurs niveaux de ce nirvana.

La simple libération de la souffrance, qui correspond à la purification du voile des émotions conflictuelles, est un état d’esprit décrit, autant que faire se peut, dans les premières citations. Si les douze facteurs interdépendants forment une sorte de chaîne constitutive du samsara, que l’on coupe un anneau de la chaîne, et la libération est là.

Puis, il s’agit de l’au-delà de la souffrance, qui ne pourra être atteint que grâce à une motivation altruiste.

Enfin, l’éveil et ses qualités sont obtenus par la purification totale de tous les voiles.

On pourra aussi se reporter à la rubrique Vocabulaire du dharma, pour une définition du terme : nirvana.

L’extinction de la souffrance

Par la disparition complète et l’extinction du désir, l’attachement à l’existence cesse ; par l’extinction de l’attachement à l’existence, le processus du devenir est éteint ; par l’extinction du processus du devenir, la renaissance est éteinte ; par l’extinction de la renaissance, la vieillesse et la mort, la peine et le désespoir sont éteints. Ainsi se produit l’extinction de toute la masse de souffrance.
(Samyuttanikaya, 12)

Et quel nom donne-t-on à cette extinction de la souffrance ?
L’extinction du désir, de la répulsion et de l’ignorance,
Cela s’appelle nibbana.
(Samyuttanikaya, 38)

Une issue pour ce qui est né

Il y a un non né, un non produit,
un non fait, un inconditionné.
Et puisqu’il existe un non né, un non produit, un non fait, un non composé,
il existe une issue pour ce qui est né,
produit, fait, composé.
(Udanavarga, VIII)

Ile incomparable à l’abri de l’épouvantable torrent du devenir.
(Suttanipata)

Sans rien, sans saisie, telle est l’île où il n’y a plus de retour ici-bas. Je l’appelle extinction, cet épuisement complet de la vieillesse et de la mort. Ceux qui, ayant compris cela, le gardent présent à l’esprit, sont complètement éteints en ce monde visible.

Pour celui dont le voyage est terminé, qui est délivré de la douleur, affranchi de toutes les entraves, il n’est plus de tourment.

Ils ne font pas de réserve, ceux qui savent exactement ce qu’est la nourriture; comme celle des oiseaux dans l’espace, leur voie est difficile à suivre, eux qui ont pour pacage : vacuité, incondition, libération.

Les dieux aussi envient le sort de l’être qui a rejeté l’orgueil, qui est exempt de flux et dont les sens apaisés sont semblables au coursier bien maîtrisé par son conducteur.

Impassible comme la terre, cet homme vertueux est pareil à une pierre de seuil ou à un lac sans impureté; pour un tel être, il n’est plus de transmigration.

Son esprit est pacifié, pacifiés sont ses paroles et ses actes, cet être libéré par la connaissance parfaite est ainsi pacifié.

Il est le plus éminent des hommes celui à qui l’on n’en fait point accroire, qui connaît le non-fait, qui a mis fin aux renaissances, détruit ce qui conditionne et renoncé à tous les désirs.

Que ce soit village ou forêt, terre ferme ou bien océan, la place où vivent les arahant [ceux qui ont obtenu ce nirvana] est pleine de délices.
(Dhammapada, VII, Arahantavagga)

– Nagasena, le nibbana est-il la cessation ?
– Oui, maharaja.
(…)
– Nagasena, est-ce que tout le monde atteint au nibbana ?
– Non assurément.
(…)
– Nagasena, celui qui n’atteint pas au nibbana sait-il que le nibbana est un délice ?
– Oui.
– Comment peut-il le savoir ?
– Pour avoir entendu les paroles de ceux qui l’ont atteint, on sait que le nibbana est un délice.
(Passages des Questions de Milinda)

Bien que vous soyez libéré de la souffrance de l’existence cyclique,
Vous n’êtes pourtant pas complètement passé au-delà
Recherchez donc le véhicule menant à l’éveil.
(Saddharmapundarikasutra)

Ce qui n’est pas plus libéré que jamais atteint
Ce qui n’est pas plus annihilation qu’infinitude
Ce qui jamais ne disparaît pas plus qu’il n’est créé
C’est le nirvana.
(Prajñanamamulamadhyamiaka-karika)

Les qualités des bouddhas

Kyabdjé Kalou Rinpotché

La suprême omniscience

L’esprit des bouddhas est doté de qualités incomparables : il n’y a aucun objet de connaissance du samsara, du nirvana, ou du chemin qui mène du premier au second qu’ils ne connaissent (intuitivement) ni ne voient (directement) par leur suprême connaissance. Ils voient tout comme posé dans la paume de leur main et connaissent véritablement, distinctement et sans confusion tous les actes (karmas) du passé, du présent et du futur, leurs causes et leurs conséquences. Cette connaissance (intuitive et immédiate) est lucide et dépourvue de tout voile. Ceci est appelé leur suprême omniscience.

L’amour compatissant

Les bouddhas ont un immense amour, sans discrimination, qui pose continuellement son regard sur tous les êtres et les prend en charge avec compassion, quels qu’ils soient et où qu’ils soient, sans aucune partialité ni aucun attachement. Ceci est appelé leur amour compatissant.

L’activité éveillée

L’activité divine des bouddhas se déploie sans fin et sans interruption, employant pour discipliner les êtres les moyens appropriés à chacun et œuvrant pour leur bien, qu’ils aient une attitude positive ou négative à leur égard. Ainsi, sous des aspects variés, cette activité ouvre, de manière temporelle, la porte des trois classes d’êtres supérieurs, et, finalement, celle de la délivrance. Elle se manifeste perpétuellement tant que le samsara n’est pas vidé de tous les êtres, et est appelée leur activité divine qui œuvre.

Le don de refuge

Par le pouvoir de la grâce de cette activité divine, la foi, la dévotion, l’amour bienveillant, et la compassion s’accroissent dans l’esprit des êtres et ils en viennent à reconnaître la vacuité de tout phénomène, tant objectif que subjectif. Ils réalisent le caractère illusoire de toute chose et cessent de saisir (une existence inhérente). S’appliquant à laisser l’esprit demeurer dans l’état de tranquillité (samatha) et à reconnaître sa vraie nature au moyen de la vue pénétrante (vipasyana), ils traversent, au moyen des six et des dix vertus transcendantes (paramita) les dix degrés de bodhisattva et les cinq voies de la réalisation; ils atteignent ainsi l’état de bouddha. Ce pouvoir qu’ont les bouddhas, au travers de leur activité divine, de donner refuge aux êtres qui craignent la souffrance du cycle des existences et de les établir en l’état de bouddha est appelé leur pouvoir de refuge.

Extrait de « Les Fondements de la pratique spirituelle », de Kyabdjé Kalou Rinpotché, reproduit ici avec l’aimable autorisation de l’éditeur et du traducteur

Le fruit du cheminement : l’état d’éveil

Sa Sainteté Gampopa

La nature de bouddha

La nature du parfait bouddha est abandon et connaissance primordiale sublimes.

1) Le sublime abandon

Le voile des émotions conflictuelles et celui du connu ont été levés dans les bhumi et les chemins de la réalisation spirituelle, et après « l’absorption adamantine », sont complètement abandonnés.

Tous les voiles : celui de l’union et les autres, se résumant à cette double division; lorsque ces deux voiles sont abandonnés, tous le sont aussi.

2) La sublime connaissance primordiale

Il y a différentes façons de l’expliquer. (…) Succinctement, cette connaissance primordiale est celle du mode essentiel et celle de tout ce qui existe.

– La connaissance primordiale du mode essentiel :

C’est la connaissance de la vérité absolue. Comme il a été dit précédemment : au terme de l’absorption adamantine, lorsqu’il y a parfaite intégration de l’ainsité, quand a complètement cessé la projection d’objets, toutes les déterminations de l’intellection sont complètement épuisées; alors, la sphère de la vacuité libre de projection et la connaissance primordiale libre de projections sont une seule et même expérience, comme de l’eau [versée] dans de l’eau, du beurre fondu [versé] dans du beurre fondu. On peut l’expliquer comme la vision de l’espace en l’absence de celle de toutes formes, ou encore comme la grande connaissance transcendante de l’absence d’existence propre, la base de toutes les précieuses qualités.

Ainsi est-il dit :

Comme de l’eau versée dans de l’eau
Ou de l’huile dans de l’huile :
Le connu, au-delà des pensées, indifférencié de l’ainsité,
Parfaitement uni à la connaissance primordiale
Est la nature de tout bouddha :
Ce que l’on nomme « dharmakaya ».

Et aussi :

En langage ordinaire, on dit : »Voir l’espace »
Mais comment voit-on l’espace ?
Examine ce que cela signifie.
Voir ainsi les choses fut enseigné par le Bouddha,
Une telle vision ne peut être illustrée par d’autres exemples.

– La connaissance primordiale de tout ce qui existe :

C’est la connaissance complète du sens conventionnel de toute la vérité relative. Sur la base de « l’absorption adamantine », tous les germes des voiles ayant été détruits, c’est une grande connaissance transcendante par la force de laquelle n’importe quel connaissable des trois temps est vu et connu comme s’il était une olive fraiche dans la paume de la main.
(…)

Dans La continuité insurpassable :

Le grand compatissant connaît le monde
Et porte son regard sur tous les mondes.
Comment le connaît-il et comment le voit-il ?
Il ne se fixe pas sur une réalité, mais il connaît et voit [le monde] comme une illusion.(…)

Dans le Sutra de la rencontre du père et du fils :

L’illusionniste qui projette une illusion
La connaît comme illusoire.
C’est pourquoi il ne se leurre pas à son propos.
Vois ainsi tous les êtres,
Et rends hommage à l’Omniscient.
(…)

Dans L’ornement des sutras :

Cet état où ont été abandonnés les germes des voiles des passions et d’un connu qui perdu raient, et où toute l’immensité des apparences est pleinement et parfaitement soumise; cet état où l’on obtient tout ce qui est positif et les qualités sublimes, est l’état de bouddha.

Étymologie

Pourquoi dit-on « sanguié » (terme tibétain qui signifie littéralement : tout éveil et tout épanouissement) ?

On dit que le bouddha est tout éveil et tout épanouissement car il s’est éveillé du sommeil de l’ignorance et a épanoui son esprit en les deux connaissances. Ainsi, c’est parce qu’il s’est éveillé de l’ignorance et qu’il a épanoui son esprit, qu’il est bouddha. Ici, l’éveil du sommeil de l’ignorance se réfère à la sublime cessation expliquée précédemment, et l’épanouissement de l’esprit aux connaissances primordiales expliquées précédemment.

Divisions

Une division de l’état de bouddha peut se faire selon trois aspects, ou corps. Ce sont : le corps absolu (dharmakaya), le corps de l’expérience parfaite (sambhogakaya), le corps d’émanation (nirmanakaya).

(…)

Dans certains textes, il est expliqué qu’il y a deux, quatre, ou cinq corps. Mais toutes ces divisions sont incluses dans celle des trois corps.

(…)

Le corps de vérité est le véritable état de bouddha. Ainsi, dans Le noble en huit mille stances, il est dit :

Ne considère pas le tathagata
comme ses corps formels;
Le tathagata est le corps absolu.

Et aussi, dans le Sutra roi des samadhi :

Ne considère pas le victorieux tout puissant comme ses corps formels.

Il faut savoir que les deux corps formels résultent de la réunion de trois facteurs : l’influence spirituelle du corps absolu, les apparences propres aux êtres, les souhaits antérieurs (des bouddhas).

(…)

Les trois corps sont dénombrés ainsi en fonction de leur utilité : le corps absolu est pour son propre bien, et les deux corps formels sont pour le bien d’autrui.

Comment se fait-il que le corps absolu soit pour son propre bien ? Il en est ainsi car une fois obtenu, il est la base de toutes les qualités. En effet, les forces, les intrépidités et ses autres qualités, toutes les qualités éveillées, s’y trouvent regroupées comme si on les y avait invoquées.

(…)

Pour le bien des êtres il y a le double aspect du corps formel : en présence des êtres purs le corps d’expérience parfaite, et en face des êtres impurs le corps d’émanation.

(Extrait du chapitre vingt du « Joyau, Ornement de la libération, (Dagpo Thargyen) » de Sa Sainteté Gampopa, traduction du tibétain par le comité Lotsawa)

 

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