L’amour et la compassion

Gampopa (1079 – 1153)

« Le Joyau, Ornement de la libération est un grand classique de la tradition Kagyu. Il donne une vue panoramique et complète des enseignements du grand véhicule. Il fait partie de ces ouvrages qui, selon la pédagogie tibétaine, sont appris par cœur. Le chapitre sept, sur l’amour et la compassion, se situe dans la quatrième partie de l’ouvrage qui décrit les pratiques enseignées par l’ami spirituel. La traduction du tibétain a été révisée par le comité Lotsawa courant 1993, mais n’est pas encore définitive. »

Nous allons maintenant expliquer les méditations sur l’amour et la compassion qui sont les remèdes à l’attachement au bonheur de la paix du nirvana.

On entend par « attachement au bonheur de la paix du nirvana » le souhait d’obtenir l’au-delà de la souffrance, le nirvana, seulement pour soi, sans éprouver d’amour pour les êtres et sans œuvrer pour le bien d’autrui.

C’est l’état d’esprit de ceux qui suivent le cheminement spirituel inférieur.

Il est dit :

« Par intérêt personnel, ils abandonnent maintes choses qui pourraient être utiles à autrui.
Ils ne connaissent que leur intérêt, considérant celui-ci comme suprême. »

Lorsque de l’amour et de la compassion naissent en nous, nous nous attachons aux êtres et ne pouvons nous libérer en solitaire. C’est pourquoi il faut méditer sur l’amour et la compassion.

Le maître MañjuŸrıkirti dit :

« Un pratiquant du mah›y›na
Ne se sépare pas, même un instant,
De l’amour et de la compassion. »

Et :

« C’est par amour et par compassion
Que l’on se consacre au bien d’autrui,
Et non par aversion. »

1. L’amour

« La classification, le domaine, l’aspect,
La méthode de méditation, l’intégration de la pratique, les bienfaits ;
Ces six aspects résument parfaitement l’amour illimité.
(Extrait du Résumé du Joyau, Ornement de la Libération) »

A. La classification

On distingue trois formes d’amour : l’amour envers les êtres, l’amour qui s’appuie sur la réalité, l’amour sans référence.

Il est dit dans Le Sutra des questions du Noble Aksayamati :

« L’amour envers les êtres
est celui des bodhisattvas
Qui commencent
à faire naître l’esprit d’éveil.
L’amour qui s’appuie sur la réalité
est celui des bodhisattvas
Qui sont entrés dans sa pratique.
L’amour sans référence
est celui des bodhisattvas
Qui ont acquis une connaissance
de la réalité non-née. »

Nous allons expliquer ici la première de ces trois formes d’amour : l’amour envers les êtres.

B. Le domaine

Son domaine de référence est tous les êtres.

C. L’aspect

Son aspect est l’état d’esprit qui souhaite que tout le monde soit heureux.

D. La méthode de méditation

Elle consiste, s’appuyant sur le souvenir de la bonté de la personne qui a été pour nous la principale source de bienfaits, à prendre conscience de la bonté de tous les êtres. La personne qui en cette vie a eu pour nous le plus de bonté est notre mère.

– Quelle est la bonté maternelle ?

– Elle a quatre aspects : la bonté d’avoir constitué notre corps, celle d’avoir enduré des difficultés pour nous, celle de nous avoir donné naissance et celle de nous avoir éduqué.

Il est dit dans Les Huit Mille (des) Nobles :

« Notre mère nous a conçu,
Elle a enduré des difficultés pour nous,
Elle nous a maintenu en vie
Et nous a tout appris. »

1) La bonté d’avoir constitué notre corps

Notre corps n’est pas d’emblée apparu avec sa stature définitive, ses formes et un bon teint. Il s’est développé dans la matrice depuis les états d’embryon globuleux puis oblong, lentement et progressivement, grâce aux substances nutritives venant de la chair et du sang maternels. La quintessence de sa nourriture l’a fait grandir et il s’est constitué alors qu’elle endurait toutes sortes de gênes, de malaises, et de souffrances. Après notre naissance, elle a continué à prendre soin du petit être chétif que nous étions, jusqu’à ce qu’il devienne adulte.

2) La bonté d’avoir enduré des difficultés pour nous

Nous ne sommes pas venu au monde tout habillé, paré de bijoux, riche et doté de provisions ; nous étions dépouillé de tous biens et de toutes richesses. Nous n’étions qu’un ventre et une bouche quand nous sommes arrivés en ce lieu étranger où nous ne connaissions personne.

Sans nous laisser seul, se démunissant de tout, notre mère ne nous a pas laissé avoir faim et nous a nourri, elle ne nous a pas laissé avoir soif et nous a désaltéré, elle ne nous a pas laissé avoir froid et nous a habillé, elle ne nous a pas laissé dans le besoin et nous a pourvu du nécessaire afin que nous ne manquions de rien.

Elle ne s’est pas contentée de donner à son enfant ce dont elle n’avait pas d’utilité, mais elle n’a gardé pour elle qu’un minimum de nourriture, de boisson et de vêtement. Elle n’a pas osé utiliser ses biens pour son bonheur actuel, ni même en disposer pour son bien-être ultérieur, mais elle nous a élevé et elle a pris soin de son enfant sans égard pour son propre bonheur actuel et futur. Elle n’a pas gagné sa vie facilement ; si elle a pu donner à son enfant ce dont il avait besoin, c’est au prix de multiples fatigues, souffrances et fautes. Ainsi pour nourrir son enfant elle se fit pêcheur, boucher et accomplit bien d’autres actions dépourvues de bienfaits. Elle endura aussi bien des peines, faisant du commerce, travaillant aux champs et s’activant encore et encore pour acquérir le nécessaire pour lui ; avec la rosée pour chaussure, le firmament pour chapeau, ses chevilles pour monture et la frange de ses robes pour cravache. Offrant ses mollets aux crocs des chiens et sa face au regard des manants.

De plus son enfant, cet inconnu à l’avenir incertain, elle l’a chéri plus que père, mère, lama et tous ses proches. Elle a veillé sur lui avec un regard plein d’amour, l’a réchauffé à la chaleur de sa tendresse, l’a cajolé de ses mains et l’a appelé de mots tendres : « Mon chéri ! Oh là là qu’il est mignon ! Ouh que je le veux! C’est le bonheur de sa maman ! » Elle nous a appelé ainsi et de bien d’autres noms encore.

3) La bonté d’avoir protégé notre vie

Dans notre enfance, nous n’avions pas la force de nous nourrir, ni de surmonter les difficultés comme nous le faisons maintenant. Nous étions comme un petit vermisseau, chétif et incapable. Ne pouvant supporter la pensée de notre disparition, notre mère s’est mise à notre service, nous a pris dans son giron, nous a protégé du feu et de l’eau et nous a tenu à l’écart des précipices et de tout ce qui pouvait nous nuire, et fait des prières pour dissiper les obstacles. Elle a fait des offrandes, craignant que son enfant ne meure ou ne tombe malade, et pour qu’il progresse bien dans la vie, elle a fait accomplir toutes sortes de services : divinations, astrologie, propitiations, récitations, rituels et bien d’autres choses encore, impensables et inimaginables.

4) La bonté de nous avoir éduqué

Nous ne sommes pas venu au monde expérimenté et adroit en tout, assimilant les choses en ne jetant dessus qu’un rapide coup d’œil. Initialement, nous ne savions rien faire et n’étions qu’un petit ignorant, tout juste capable de crier et de gesticuler pour appeler une aide bienveillante. Comme nous ne savions ni manger, ni nous vêtir, ni marcher, ni parler, elle nous a appris à faire tout cela ; à dire « ma », puis « ma-man » etc. Elle nous a aussi appris à faire des choses utiles et nous a instruit, aplanissant et nivelant les difficultés.

Non seulement elle a été notre mère en cette vie, mais elle l’a été d’innombrables fois depuis que nous tournons dans le samsara sans commencement.

Ceci est exprimé dans Le Sutra du samsara sans commencement :

« Réduirait-on tous les constituants du monde :
Terre, pierres, végétaux et forêts,
En petits grains de la taille de baies de genièvre,
Qu’il serait encore possible
D’arriver au bout de leur décompte ;
Alors que le nombre de fois où un seul être
A été notre propre mère est incalculable. »

Et dans La Lettre à un Ami :

« Si l’on comptait avec des graines de la taille de baies de genièvre combien de fois chaque être a été notre mère, la terre entière ne pourrait en produire un nombre suffisant. »

À chaque fois qu’elle fût notre mère, elle eut pour nous pareille bonté. Considérant l’infinie tendresse qu’elle nous a porté, nous méditons en la chérissant en notre cœur jusqu’à ce que naisse en nous un état d’esprit sincèrement désireux de l’aider et de faire son bonheur.

Qui plus est, tous les êtres ayant été notre mère, tous firent pour nous ce qu’elle fit et eurent sa bonté. Si on se demande quelle est l’étendue des êtres ; sachez que l’infinitude de l’espace est emplie de celle des êtres.

Ceci est dit dans Le Sutra des Souhaits pour les Activités Excellentes :

« L’infinitude de l’espace
Est celle de tous les êtres. »

Nous méditons en éveillant un état d’esprit qui aspire sincèrement à aider le plus possible et à faire le bonheur de l’infinitude des êtres. Lorsque cette aspiration est née, elle est le véri table amour.

Dans L’Ornement des Sutras il est dit :

« Pour un bodhisattva,
Tous les êtres sont comme son fils unique.
II a pour eux, du plus profond de lui même,
Un immense amour qui toujours,
Aspire à faire leur bien. »

Si la force de notre amour nous émeut jusqu’aux larmes et nous donne la chair de poule, c’est « l’amour immense ».

Lorsqu’un tel amour est né, envers tous les êtres de façon égale, c’est « l’amour illimité ».

E. L’intégration de la pratique

On a intégré l’amour lorsque, ne désirant plus son propre bonheur, on n’aspire plus qu’à celui de tous les êtres.

F. Les bienfaits de cette méditation

Ils sont innombrables. Dans Le Sutra du Flambeau Lunaire, il est dit :

« Quel que soit le nombre infini
D’offrandes dédiées aux êtres sublimes
Emplissant dix mille milliards
de domaines d’éveil,
Ces bienfaits ne peuvent être comparés
à ceux d’un esprit d’amour. »

Méditer l’amour un seul instant a des bienfaits illimités.

Ce qui est dit dans La Précieuse Guirlande :

« Même en offrant trois fois par jour
La nourriture de trois cent marmites,
Ces bienfaits ne sauraient égaler
Ceux d’un bref instant d’amour. »

Méditer sur l’amour permet d’obtenir huit bienfaits, jusqu’à finalement celui de réaliser l’éveil. Dans La Précieuse Guirlande il est dit :

« Nous serons aimé des dieux et des hommes,
Ils nous protégeront,
Notre esprit sera heureux,
Et nous aurons de multiples joies,
Ni les poisons ni les armes ne nous nuiront,
Nos desseins se réaliseront sans peine,
Et nous prendrons naissance
Dans le monde de Brahma.
Même si nous n’obtenons pas la libération,
La pratique de l’amour
Nous octroiera ces huit qualités. »

Par ailleurs, comme l’illustre l’histoire du brahmane Grand Don, cette méditation sur l’amour est excellente pour être protégé. Et, comme l’illustre l’histoire du roi Force de la Bonté, elle est aussi excellente pour protéger autrui. Si l’amour est ainsi intégré, la compassion ne pose pas de difficulté.

2. La compassion

« La classification, le domaine, l’aspect,
La méthode de méditation, l’assimilation de la pratique, les qualités ;
Ces six aspects résument parfaitement la compassion illimitée. »
(Extrait du Résumé du Joyau, Ornement de la Libération)

A. La classification

On distingue trois formes de compassion : la compassion envers les êtres, la compassion qui s’appuie sur la réalité des choses, la compassion sans référence.

• La première naît à la vue des souffrances d’êtres dans des états d’existence malheureux.

• La seconde apparaît lorsque, ayant assimilé les quatre nobles vérités et compris les deux aspects de la causalité du karma, l’esprit se détache des conceptions qui appréhendent tous les dharma comme permanents et intègres. De la compassion naît alors pour tous les êtres qui, ne comprenant pas cette causalité du karma, s’illusionnent continuellement en entretenant les conceptions de permanence et d’indépendance.

• La troisième apparaît lorsque la vacuité de tout dharma a été réalisée durant l’absorption méditative. Une compassion particulièrement intense naît alors envers les êtres qui appréhendent une réalité existant en elle même.

Ainsi il est dit :

« Le bodhisattva, par la force de l’habitude,
Parfait l’absorption méditative
Et éveille en lui une compassion particulière
Envers ceux pris par le démon
De l’appréhension d’une réalité
Existant en elle même. »

Dans ce qui suit, nous allons considérer la méditation sur la première de ces trois formes de compassion : la compassion envers les êtres.

B. Le domaine

Son domaine de référence est tous les êtres.

C. L’aspect

Son aspect est l’état d’esprit qui souhaite que tous les êtres soient libérés des souffrances et de leurs causes.

D. La méthode de méditation

Nous méditons en appliquant la compassion à notre mère de cette vie.

Si, sous nos yeux, notre mère était réduite en morceaux, ébouillantée, brûlée, si elle était gelée au point que son corps soit couvert de cloques suppurantes et de crevasses, nous éprouverions pour elle une intense compassion.

De même les êtres qui ont pris naissance dans les états infernaux ont assurément été nos mères. Comment pourrions-nous ne pas avoir de compassion envers eux qui endurent de telles souffrances jusqu’à en succomber ! Ainsi méditons-nous, développant de la compassion et souhaitant qu’ils soient libérés de leurs souffrances et des causes de celles ci.

Ou encore, si notre mère était tourmentée ici même par les affres de la faim et de la soif, si elle était en proie à la maladie, souffrante et très fiévreuse, si elle avait peur, était angoissée et profondément déprimée, n’aurions-nous pas de la compassion pour elle ?

Les êtres qui sont nés dans les états d’esprit avides furent assurément nos mères ; ils sont soumis à des conditions similaires, comment pourrions-nous ne pas avoir de compassion envers eux ? Ainsi méditons-nous, développant de la compassion et souhaitant qu’ils soient libérés de leurs souffrances et des causes de celles ci.

Ou encore, si notre mère était ici même vieille et faible, asservie sans la moindre liberté, si on la battait et la maltraitait, ou si on l’exécutait, la tuait et lui faisait subir d’autres tourments encore ; n’aurions-nous pas de la compassion envers elle !

Ainsi, assurément, les êtres nés dans la condition animale furent nos mères. Alors qu’ils souffrent de tels tourments, comment pourrions-nous ne pas avoir de compassion pour eux ! Ainsi méditons-nous, développant de la compassion et souhaitant qu’ils puissent être libérés de leurs souffrances et de ses causes.

Ou encore, si notre mère se dirigeait vers un gouffre profond de mille lieues sans faire aucunement attention, que personne ne l’avertisse du danger ; puis qu’elle tombe dedans et en éprouve d’immenses souffrances, reste bloquée au fond de cet abîme sans avoir l’opportunité d’en remonter ; n’éprouverions-nous pas beaucoup de compassion pour elle !

De même les êtres des états divins, humains, et les non dieux sont au bord du ravin des existences malheureuses. Ils ne savent pas se prévenir des actes négatifs ni abandonner la non-vertu, et ils ne sont pas guidés par un ami spirituel. Ils chutent et éprouvent les souffrances propres aux trois états d’existence malheureux dont il est si difficile de s’extraire. Comment pourrions-nous ne pas avoir de compassion pour eux !

Ainsi méditons-nous, développant de la compassion et souhaitant qu’ils puissent être libérés de leurs souffrances et des causes de celles ci.

E. L’intégration de la pratique

La pratique de la compassion est assimilée lorsque, les liens de l’attachement sont tranchés, et que le souhait sincère que tous les êtres soient libérés de leurs souffrances est né.

F. Les bienfaits de cette méditation

Ils sont innombrables.

Dans Les Paroles de la Réalisation de Tchenrézi, il est dit :

« S’il y avait un seul enseignement
Qui regroupe,
Comme dans la paume de la main
Tous les enseignements du Bouddha,
Quel serait-il ?
Celui de la grande compassion. »

Dans Le Sutra du Parfait Résumé de l’Enseignement, il est dit :

« Bienheureux,
Là où va la précieuse roue
Du monarque universel,
Vont aussi ses armées.
De même, Bienheureux,
Là où va la grande compassion
D’un bodhisattva,
Vont aussi tous les enseignements
Du Bouddha. »

Et dans Le Sutra Secret du Bouddha, il est dit :

« Maître du secret,
La connaissance primordiale
Naît à la source de la grande compassion. »

Ainsi, lorsque l’on souhaite par amour que les êtres trouvent le bonheur et par compassion qu’ils soient libres de toute souffrance, lorsque l’on n’a plus envie d’obtenir une paix et un bonheur pour soi, mais se réjouit d’obtenir l’état de bouddha pour le bien de tous les êtres, on détient le remède à l’attachement à la paix du nirvana. Lorsque l’amour et la compassion ont pris naissance en notre cœur, on aime autrui plus que soi-même et, comme il est dit :

« Celui qui, par ses propres souffrances,
Aspire à épuiser totalement
Celles de tous les êtres
Est un être suprême. »

Ainsi naît l’état d’esprit d’un être suprême, tel celui du brahmane Immense Don.

Ainsi s’achève la section consacrée à l’amour et la compassion,

Chapitre septième du joyau d’abondance du dharma,

Le Précieux Ornement de la Libération.

 

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