La réalité selon l’homme ordinaire et selon le contemplatif

Sa Sainteté le Dalaï-Lama

Le début du texte expose la distinction entre les deux vérités que sont le mode réel et le mode apparent des phénomènes. H discute de la possibilité ou de l’impossibilité de connaître le mode réel des phénomènes au moyen de l’intellect, de la séparation ou de l’association de ces deux modes d’existence, ce dont nous parlent aussi les autres textes de ce dossier. L’on en vient maintenant à reconnaître quelle sorte de personne reconnaît la double réalité du inonde.

L’on en vient à reconnaître quelles sont les différences entre les individus qui vont établir ces deux vérités.

Le texte racine dit :

Il y a corrélativement deux sortes d’hommes:
L’homme ordinaire et le contemplatif.
Les contemplatifs l’emportent
Sur les hommes ordinaires,
Et forment à leur tour une hiérarchie
D’après la qualité plus ou moins élevée
De leur intelligence.

Qu’entend-on par homme ordinaire ?

Selon le mot tibétain, djiktènpa (écrit : ‘jig rtenpa) : un « homme du monde ». Le mot qui est utilisé pour cela, djik tèn comporte une première syllabe qui a un sens de « quelque chose qui est périssable », et la deuxième qui est le sens de support.

Qu’entend-on par périssable ? Périssable, cela veut dire que tout ce qui compose le monde des phénomènes est destructible, périssable. La deuxième syllabe indique que ces phénomènes existent comme une collection d’éléments qui, tous, sont dépendants les uns des autres. La nature du monde est l’impermanence car les choses ne sont que des collections temporaires en relation les unes avec les autres. Cette notion va réfuter la vue de la permanence, c’est-à-dire un point de vue éternel ; également cela va réfuter la notion d’une entité, d’un Dieu créateur permanent et qui se suffise à lui-même, c’est-à-dire qui soit né de lui-même sans avoir besoin d’aucune cause extérieure.

Ensuite, quand on parle de contemplatif, cela réfère à celui qui s’est engagé sur une voie qui va peu à peu lui permettre de reconnaître cette non-existence des phénomènes. Et lorsqu’on dit que les contemplatifs forment à leur tour une hiérarchie d’après la qualité plus ou moins haute de leur intelligence, cela réfère aux différents points de vue philosophiques, tels que les vaishâsika, les sautrantika, et jusqu’au madhyamaka. Il existe de grandes différences, des compréhensions de plus en plus profondes, de plus en plus subtiles.

Les premiers par exemple, les vaishâsika, pensent que si l’on n’accorde pas une vérité ultime à ce qui compose la matière des phénomènes, et une vérité ultime à l’élément instantané de conscience, on ne peut décrire ces phénomènes. Tandis que plus on monte au fur et à mesure de la hiérarchie des différents points de vue philosophiques, plus s’affine la compréhension de la vacuité, la vue suivante va infirmer la perception ou la compréhension plus grossière de la vue précédente. Lorsque l’on dit que ces contemplatifs forment une hiérarchie et que, lorsque l’on monte dans les différents degrés de la vue, une vue supérieure va infirmer la position de la vue inférieure, cette façon d’infirmer une vue inférieure vient de la compréhension, de l’intelligence, de l’analyse, et pas seulement de l’utilisation d’une autorité scripturale, pas seulement d’une utilisation des écritures.

Pourquoi faut-il ne pas se contenter de s’appuyer sur les écritures, et pourquoi doit-on utiliser la compréhension et l’intelligence afin de reconnaître la hiérarchie entre ces différentes vues ? C’est que le Bouddha a enseigné bien sûr toutes les différentes vues philosophiques graduelles qui constituent le bouddhisme, et donc on peut effectivement trouver parmi les paroles du Bouddha des paroles qui expriment chacune de ces vues. Mais il ne faut pas oublier qu’il y a deux aspects à l’enseignement du Bouddha : un aspect que l’on pourrait qualifier de didactique, ou de relatif, dont le but était de conduire les êtres d’un certain niveau de compréhension à un autre niveau. Et puis il y a l’aspect absolu, c’est-à-dire quand le Bouddha exprimait la vérité telle qu’elle est. Lorsqu’il exprimait une vérité didactique, il n’exprimait pas la vérité ultime telle qu’elle était, mais un sens momentanément adapté aux facultés des êtres. Du fait donc qu’il existe cette distinction au sein même des paroles du Bouddha entre une façon d’exprimer les enseignements de façon disons utilitaire ou didactique ou une façon qui correspond exactement à la vérité absolue – cela est particulièrement vrai pour le grand véhicule – utilisons notre intelligence, notre faculté d’analyse, afin d’acquérir une véritable conviction, une véritable certitude vis à vis de ses paroles.

C’est pourquoi le Bouddha a dit :

« O vous, biksu, n’acceptez pas mes paroles parce que je les ai prononcées, mais pour les avoir comprises en acquérant par vous-mêmes une véritable conviction. »

Que veut dire que les vues supérieures d’un contemplatif vont éclipser les vues inférieures ? Ce n’est pas une relation de supériorité dans le sens où les vues inférieures seraient écartées, mais c’est lié par exemple à une expérience que l’on peut faire soi-même au sein de la vie contemplative. En effet, si l’on réfléchit en profondeur à l’impermanence des phénomènes, à leur absence de réalité, peu à peu notre expérience va devenir de plus en plus profonde. Et lorsque cette expérience se développe et s’élargit, naturellement la vision que l’on a des choses va éclipser une compréhension plus primitive que l’on avait auparavant. C’est dans ce sens qu’il faut comprendre cette hiérarchie.

(…)

Nous en sommes arrivés à la stance qui dit :

Mais ces deux catégories
S’accordent dans les comparaisons.

Qu’entend-on par là ? Il y a en effet des comparaisons qui sont accessibles aux hommes ordinaires comme à ceux qui sont engagés sur la voie, afin de montrer les réalités des phénomènes. L’homme ordinaire, comme l’homme engagé dans la voie, s’accordent sur les exemples qui permettent même aux hommes ordinaires d’envisager quelque chose qui se présente à l’esprit et qui pourtant est dépourvu de réalité ultime, tel que par exemple les images qui se présentent dans un rêve. Lié à cela, afin de reconnaître ce qui est véritablement la voie que l’on peut suivre pour progresser, et ce qui n’est pas cette voie, il est nécessaire d’avoir une logique extrêmement claire, de développer une logique. Et lorsque cette logique apparaît clairement à l’esprit, on peut également se servir d’affirmations fondamentales que l’on trouve dans les écritures et qui confirment cette logique.

Ce fait, que l’homme ordinaire comme celui qui est engagé sur la voie s’accordent sur les exemples qui montrent la non-réalité des choses, c’est parce que, dans le fond, les phénomènes effectivement ne sont pas réels, et donc il peut y avoir un accord possible. C’est fondé sur une vérité.

On retrouve cela même dans une approche scientifique. Dans les discussions que j’ai eues avec des physiciens, il m’a semblé que plus ils allaient en profondeur dans l’analyse de la matière, plus en fin de compte, cette matière leur échappait en tant qu’entité tangible. Il m’a semblé qu’on en arrivait au concept que la matière n’était pas quelque chose qui existe de façon solide, indépendante, qu’elle échappait en fin de compte à l’analyse ultime. Si même la science moderne arrive à des conclusions similaires, c’est qu’il y a un fond de vérité commun, à savoir que de façon ultime, le monde des phénomènes n’a pas de réalité tangible.

Il y a ainsi des exemples comme ceux du rêve et de l’illusion, qui sont communs à tous ceux qui veulent montrer que tous les phénomènes n’ont pas de réalité tangible. En revanche, on ne trouvera jamais un exemple qui soit accepté par tous, qui puisse prouver que la réalité existe.

En conclusion de cette stance, les deux catégories s’accordent dans les comparaisons, et tant qu’il n’y a pas d’analyse sur le but à atteindre. En effet, les substantialistes, ou les matérialistes, vont répondre à ceux qui suivent la voie du milieu :

— Vous dites que les phénomènes sont totalement dépourvus de réalité, qu’en fin de compte si on va au bout de l’analyse on ne trouve rien, alors à quoi bon parler des lois du karma, des lois de cause à effet de nos actes, à quoi bon dire qu’il y a un état de bouddha à atteindre, une omniscience à atteindre ? Puisque vous dites que tout cela n’existe, à quoi bon tout cela ?

A cela, ceux qui adoptent la voie du milieu répondent :

– Lorsque nous disons que les phénomènes n’ont pas de réalité ultime, nous voulons dire que lorsqu’on les analyse au plus profond des choses, on ne trouve aucune entité substantielle dans ces phénomènes, mais nous ne voulons pas dire qu’ils n’existent d’aucune façon. Bien sûr, du point de vue conventionnel, du point de vue de la réalité apparente, les phénomènes existent, il y a des lois de cause à effet qui sont elles aussi conventionnelles, qui vont engendrer du bonheur ou de la souffrance selon que les actes sont positifs ou négatifs.

D’un point de vue conventionnel, il y a différentes étapes sur la voie, il y a différentes voies pour atteindre à l’omniscience de la bouddhéité. Au travers d’une accumulation de mérite qui elle aussi est conventionnelle, elles vont permettre d’atteindre à une omniscience qui n’est elle aussi qu’un nom, qui est conventionnelle mais qui, pour celui qui est libéré de la souffrance, a autant d’existence que la souffrance qu’il avait vécue auparavant.

Ce que disent ainsi ceux qui suivent la voie du milieu, c’est que les lois du karma, la souffrance et la libération de la souffrance qu’est l’éveil, examinées du point de vue ultime, n’ont aucune existence réelle, mais fonctionnent de cette façon du point de vue conventionnel. Il n est donc pas vain de suivre cette voie et j atteindre à l’omniscience.

Ensuite, le texte continue en disant :

Les hommes ordinaires
Voient et conçoivent les choses
comme réelles et non comme illusoires.
Tel est le dissentiment
Des contemplatifs et des hommes ordinaires.

En effet, les hommes ordinaires vont répondre aux adeptes de la voie du milieu en disant :

– Vous dites que conventionnellement les phénomènes existent, qu’il y a un processus inéluctable dans les lois de cause à effet du karma, mais ce que vous appelez conventionnel, simplement, nous l’appelons réalité. C’est-à-dire que vous acceptez une certaine réalité d’un point de vue conventionnel, et nous disons il n’y a pas autre chose, c’est là la vraie réalité qui existe. C’est donc simplement une affaire de dénomination, nous n’avons pas besoin de nous disputer, nous qui disons que les choses existent dans la réalité, vous qui dites qu’elles n’existent pas dans la réalité mais qu’elles existent conventionnellement. Votre existence conventionnelle et notre réalité tangible sont une seule et même chose. Nous n’avons donc pas besoin de nous disputer.

A cela, les adeptes de la voie du milieu répondent :

– Certes nous acceptons que les phénomènes existent d’une manière conventionnelle, mais une grande différence subsiste entre nous. En effet, ce que vous, les hommes ordinaires, appelez « réalité », c’est quelque chose qui est permanent, qui existe, en soi et non pas comme résultat éphémère d’une combinaison de causes et de circonstances.

Vous dites que chaque phénomène pris individuellement existe en soi, indépendamment des autres phénomènes, et qu’il a une existence tangible et solide. C’est sur ce point que le dissentiment entre nous deux apparaît. Nous disons que si conventionnellement les phénomènes semblent exister, l’analyse de leur nature ultime montre qu’ils sont semblables à des illusions, à des rêves ; on ne saurait trouver d’entité tangible au sein de ces phénomènes.

Le vers suivant dit :

La forme et les autres objets des sens
Tirent leur évidence du sens commun,
Et non d’une connaissance réelle.

En effet, les matérialistes vont dire : vous acceptez la forme, l’existence des phénomènes d’une façon conventionnelle. Mais pour qu’ils existent, d’une certaine façon, il faut qu’il y ait des preuves logiques de leur existence. Et s’il y a des preuves logiques de leur existence, cela veut dire qu’ils existent réellement. A cela, les adeptes de la voie du milieu répondent : certes, au sein de l’illusion, il y a une certaine logique dans ces phénomènes, mais cette logique n’est pas exempte de toute fausseté, de toute tromperie. Ce n’est pas une logique qui prouve de façon infaillible l’existence de ces phénomènes. En effet, nous disons, nous adeptes de la voie du milieu, que leur existence est simplement attestée par la convention, parce qu’elles sont acceptées par l’ensemble des êtres ordinaires. Et c’est une désignation conceptuelle qui leur tient lieu d’existence, mais qui n’est pas une existence ultime. Cette logique des phénomènes illusoires est consistante au sein de l’illusion, mais elle n’indique pas que les phénomènes existent par eux-mêmes, qu’ils ont une existence ultime. Et quant à l’existence ou non des phénomènes extérieurs et de leur nature, c’est un point sur lequel il y a eu de nombreux débats, même entre de grands philosophes bouddhistes tels que Bhavavaivika et Candrakïrti.

La stance continue en disant :

Ce sens commun se trompe
Lorsqu’il juge pur ce qui est impur.

En effet, les adeptes de la voie du milieu disent :

– La vérité conventionnelle des phénomènes n’est simplement qu’une sorte d’acceptation générale de cette vérité par les êtres ordinaires, mais elle ne correspond pas à la nature même des choses. Ils donnent comme exemple celui d’êtres ordinaires qui, sous l’influence du désir par exemple, vont considérer que le corps de l’homme ou de la femme est pur. Or celui qui a une perception plus essentielle des choses, au-delà de l’influence des émotions, va voir que le corps humain en fait est composé d’un très grand nombre de substances qui n’ont en elles-mêmes – tous les organes, la peau, etc. – aucune qualité attrayante intrinsèque. Ceci montre que le fait qu’une vérité soit acceptée conventionnellement ne signifie pas qu’elle représente la nature même des choses.

Traduction française orale par le Guélong Matthieu Ricard

Transcription d’un extrait de l’enseignement donné à l’Institut Vajra-Yogini en novembre 1993. Nous avons préféré donner la transcription telle quelle, de sorte à ne pas corriger la traduction de notre propre initiative, bien que ce soit assez difficile à lire ; l’ensemble de ce texte sera disponible aux éditions Albin Michel après révision pour le passage du style oral à l’écrit dès cet automne, nous l’espérons. Cette publication comme la précédente est faite avec l’aimable accord des éditions Albin Michel et de l’Institut Vajra-Yogini

 

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