Laisser le monde parler par lui-même

Ani Péma Chodron

Après la méditation, sois un enfant d’illusion
Considère tous les phénomènes comme rêve

Le dernier slogan concernant bodhicitta ultime 1 est : « Après la méditation, sois un enfant d’illusion ». Ce slogan dit que lorsque vous n’êtes pas formellement en train de méditer – c’est-à-dire finalement durant tout le reste de votre vie – vous devriez être un enfant d’illusion. C’est une image elliptique et poétique, pas si facile à définir. Son expression nous encourage à ne pas la définir. L’idée est qu’après une pratique assis, votre expérience devrait être fraîche, continuelle occasion de laisser être et d’ouvrir.

Ce slogan est en relation étroite avec regarder dehors et se relier à l’atmosphère, à ; environnement dans lequel on est, avec la qualité de l’expérience. L’on réalise que celle-ci n’est pas si solide : il se passe toujours quelque chose que l’on ne peut épingler avec des mots ou des pensées. C’est comme le premier jour du printemps. Ce jour a une qualité particulière, qui est ce qu’elle est, quelle que soit l’opinion que l’on en ait.

Lorsque nous étudions le bouddhisme, nous étudions les points de vue et la méditation comme supports pour nous encourager à laisser l’ego et à simplement être avec les choses telles qu’elles sont. Voici pour exemple des slogans de bodhicitta ultime qui présentent le point de vue : Après la méditation, sois un enfant d’illusion, et Considère tous les phénomènes comme rêves. Ce sont de vigoureux rappels d’un point de vue qui sous-tend le monde. Vous n’avez pas exactement à être capable de saisir ce point de vue, mais il indique une certaine direction. La suggestion de considérer le monde de cette manière – moins solide – sème des graines et éveille certains aspects de votre être.

Le point de vue et la méditation sont de grands supports. Ils donnent quelque chose à quoi se tenir, même si tous les enseignements suggèrent de ne s’appuyer sur rien. Ce ne sont pas que des mots, nous arrivons vraiment à cela : c’est la pratique, c’est la méditation. Vous pouvez parler de vous décharger tant que votre visage est cramoisi, mais, lors de l’expiration, vous avez l’opportunité de le faire en soulageant par l’étiquetage2. C’est une véritable pratique, une méthode qui vous est donnée, une discipline.

Le point de vue et la méditation sont des encouragements à détendre suffisamment, en sorte que l’atmosphère de votre expérience commence à venir vers vous. L’état réel des choses ne peut être enseigné : personne ne peut vous donner une formule A + B + C = éveil.

Ces supports sont souvent comparés à un radeau. Vous avez besoin du radeau pour franchir la rivière, pour passer de l’autre côté ; lorsque vous arrivez là-bas, vous délaissez le radeau. C’est une image intéressante, mais expérience faite, c’est plutôt comme si le radeau vous faisait défaut au milieu de la rivière et que vous ne pouvez plus atteindre la terre solide. C’est ce que signifie « devenir un enfant d’illusion ».

L’image de l' »enfant d’illusion » semble juste parce que les jeunes enfants semblent vivre dans un monde en lequel les choses ne sont pas solides. Vous voyez un sentiment d’émerveillement en tous les jeunes enfants, qui se perd plus tard. Ce slogan encourage à être encore ainsi. J’ai lu un livre intitulé The Holographie Universe dont le sujet est les découvertes de la science, que nous faisons aussi assis en méditation. La pièce dans laquelle nous sommes assis est solide et éclatante ; il serait ridicule de dire qu’elle n’est pas là. Mais ce que la science découvre est que le monde matériel n’est pas aussi solide qu’il y paraît ; c’est plutôt comme un hologramme – éclatant, mais vide en même temps. En fait, plus vous réalisez le manque de solidité des choses, plus elles apparaissent avec intensité. Trungpa Rinpoché exprime ce paradoxe en un langage poétique et elliptique. Pour paraphraser La sâdhana de matiâmudrâ : tout ce que vous voyez est intensément irréel dans la vacuité, mais il y a une forme définitive. Ce que vous voyez n’est pas ici ; ce n’est pas non plus hors d’ici. C’est les deux, et c’est ni l’un ni l’autre. Toutes les choses que vous entendez sont l’écho de la vacuité, mais il y a un son -réel – l’écho de la vacuité.

Alors Trungpa Rinpoché continue en disant :

« Le bon et le mauvais, l’heureux et le triste, toutes les pensées se dissolvent dans la vacuité comme la trace d’un oiseau dans le ciel. »

C’est la description la plus proche de ce que signifie être un enfant d’illusion. C’est le point essentiel : on peut laisser dissoudre ce bon et ce mauvais, heureux et triste, en la vacuité, comme se dissout la trace d’un oiseau dans le ciel.

La pratique et le point de vue sont des supports, mais la chose réelle – l’expérience du son étant comme un écho de la vacuité, ou toute chose que vous voyez comme étant clairement irréelles – se lèvent en vous comme l’aube, c’est comme de se réveiller d’un ancien sommeil. Il n’y a pas de moyen pour forcer ou falsifier cela. Le point de vue et la pratique sont là pour être éprouvés avec un toucher subtil, non pas pour être pris comme des dogmes.

Écoutons ces slogans, ruminons-les, émerveillons-nous en. Trouvons ce qu’ils signifient pour nous-mêmes. Ils sont comme des défis plutôt que comme des affirmations. Si nous les laissons faire, ils nous conduiront au point où les faits eux-mêmes sont douteux. Nous pouvons être un enfant d’illusion dans notre existence, en marchant ou en dormant ; dans notre naissance et notre mort, nous pouvons continuellement demeurer comme un enfant d’illusion.

Être un enfant d’illusion semble aussi une stimulation à ne pas être un terrain de bataille, tant sont forts nos sentiments du bon et du mauvais, du juste et de l’erroné. Nous sentons aussi que des parties de nous-mêmes sont mauvaises ou négatives, alors que d’autres parties de nous-mêmes sont bonnes et saines. Toutes ces paires d’opposés – bonheur et tristesse, victoire et défaite, perte et gain – paraissent en guerre entre elles d’heureux et de triste, de beau ou pas beau, qu’il n’a plus aucune chance de parler de lui-même. Lorsque nous disons : Etre un enfant d’illusion, nous commençons à atteindre cette fraîcheur du regard si nous ne sommes pas pris ni dans nos espoirs ni dans nos craintes. Nous les voyons clairement avec moins de détours, moins de jugement, moins de sentiment de lourdeur. Lorsque cela se passe ainsi, le monde parle par lui-même.

J’ai entendu raconter qu’un jour Trungpa Rinpoché était assis dans un jardin avec Sa Sainteté Dilgo Khyèntsé Rinpoché. Les gens se tenaient autour, à une certaine distance, suffisamment près pour entendre et suffisamment loin pour leur laisser intimité et espace. C’était une très belle journée. Ces deux gentlemen étaient assis dans le jardin depuis longtemps, simplement assis là, ne disant rien. Le temps passait, ils étaient simplement assis dans le jardin, ne disant rien et paraissant très contents. Alors Trungpa Rinpoché brisa le silence et commença à rire. Il dit à Dilgo Khyèntsé Rinpoché, montrant de l’autre côté de la pelouse : « Ils appellent cela un arbre ! ». Ce sur quoi Khyèntsé Rinpoché éclata aussi de rire. Aurions-nous été là, je pense que nous aurions eu une petite transmission de ce que signifie être un enfant d’illusion.

Nous pouvons pratiquer ainsi après la méditation, maintenant et pour le reste de nos vies. Tout ce que nous faisons, que nous prenions le thé ou travaillions, faisons-le complètement. Nous devrions être là où nous sommes, complètement, à 100 %.

Prenez tout le temps de la pause-thé pour boire votre thé. J’ai commencé à faire cela dans les aéroports. Au lieu de lire, je m’assieds là, je regarde tout, et j’apprécie. Même si vous ne ressentez pas d’appréciation, simplement regardez. Sentez ce que vous sentez ; intéressez-vous et soyez curieux. Ecrivez moins. N’essayez pas de tout capturer sur le papier. Parfois, écrire, au lieu d’être une tâche rafraîchissante, est comme essayer d’attraper quelque chose pour le clouer au sol. Cette fixation nous aveugle et il n’y a plus de fraîcheur dans le regard, plus d’yeux grands ouverts, plus de curiosité. Lorsque nous n’essayons pas de fixer quoi que ce soit, nous sommes comme un enfant d’illusion.

Le matin, vous percevez d’une certaine manière ; l’après-midi, il peut sembler que des années ont passé. Il est stupéfiant de voir comment cela continue simplement d’évoluer.

Lorsque vous écrivez une lettre, vous dites : « Je me sens minable ». Mais quand la personne reçoit la lettre, tout est changé. Avez-vous jamais reçu une réponse à votre lettre et pensé : « De quoi parlent-ils ? » Vous n’avez pas souvenir de cette identité oubliée depuis longtemps, que vous aviez envoyée par courrier.

Il y avait un homme américain nommé Ishi, ce qui dans son langage signifie « personne » ou « être humain ». Il était un bon exemple de ce que signifie être un enfant d’illusion. Ishi vivait en Californie du nord au début du siècle. La totalité de sa tribu avait été méthodiquement tuée, chassée, comme des coyotes et des loups. Ishi était le seul survivant. Il avait vécu seul durant longtemps. Personne ne savait exactement pourquoi, mais un jour il apparut tout simplement à Oroville, en Californie, à l’aube. Cet homme nu se tenait là. Il fut rapidement habillé et mis en prison, jusqu’à ce que le Bureau des Affaires indiennes dise que faire de lui. Il y eut une première page dans le journal de San Francisco, où un anthropologue nommé Alfred Kroeber lut l’histoire.

Voici comment le rêve d’un anthropologue devient vrai. Cet indigène avait vécu dans la jungle toute sa vie et, pour dévoiler sa manière tribale de vivre, Ishi fut emmené en train jusqu’à San Francisco dans un monde totalement inconnu, où il vécut – assez heureux apparemment -le reste de sa vie. Ishi semblait totalement éveillé. Il était complètement « chez lui » avec lui et le monde, même si celui-ci changeait si dramatiquement, quasiment du jour au lendemain.

Par exemple, lorsqu’il fut emmené à San Francisco, il porta avec joie le costume et la cravate qui lui furent donnés, mais il portait ses chaussures à la main, car il voulait toujours percevoir la terre avec ses pieds. Il avait vécu comme pouvait vivre un homme des cavernes, restant toujours caché par crainte d’être tué. Peu après son arrivée dans la cité, il fut convié à un dîner très formel. Il s’assit, imperturbable dans ce rituel étrange, observant simplement, puis il mangea, de la même manière que chacun. Il était très émerveillé, complètement curieux de toutes choses, et apparemment ni effrayé ni offensé, simplement totalement ouvert.

Lorsque Ishi fut pour la première fois emmené à San Francisco, il alla à la gare d’Oroville et s’assit sur la plate forme. Lorsque le train entra en gare, sans que personne ne le remarque vraiment, il alla très tranquillement se tenir derrière un pilier. Alors les autres s’en aperçurent, lui firent signe de la main, et tous attrapèrent le train pour San Francisco. Plus tard, Ishi dit à Kroeber que de toute sa vie lorsqu’il avait vu, avec les autres membres de sa tribu, ce train, ils avaient pensé que c’était un démon qui mangeait les gens ; il serpentait et crachait de la fumée et du feu. Lorsque Kroeber entendit cela, il fut intimidé. Il demanda : « Comment avez-vous eu le courage de monter dans le train si vous pensiez que c’était un démon ? » Alors Ishi dit, aussi simplement, « Bien, ma vie m’a enseigné d’être plus curieux qu’effrayé ». Sa vie lui avait enseigné ce que signifiait être un enfant d’illusion.

Ce texte et celui du même auteur paru dans le numéro 20 ont été traduits de l’anglais par Ani Djampa Dreulma et publiés avec l’aimable autorisation de l’auteur, réimprimés avec l’aimable autorisation de l’éditeur.

© 1994 by Pema Chôdrôn. From Start Where You Are : A Guide to Compassionate Living by Pema Chôdrôn Reprinted by arrangement with Shambhala Publications, Inc., 300 Massachussetts Avenue, Boston, MA 02115 USA.

Nous conseillons vivement le lecteur anglophone à qui ces deux extraits ont plu de se procurer ces ouvrages et le catalogue de ces éditions à l’adresse indiquée.

Exergues :

Le bon et le mauvais, l’heureux et le triste,
Toutes les pensées dissolvent dans la vacuité,
Comme la trace d’un oiseau dans le ciel.
Trungpa Rinpoché

1Ces slogans sont extraits du texte traditionnel de L’Entraînement de l’esprit en Sept points.

2Voir la technique de méditation correspondante dans le livre intitulé La méditation, chez Dharma-Diffusion.

 

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