La manière de suivre le maître

Patrul Rinpoché

Discipline, disciple sont deux termes issus du latin « discere » signifiant Apprendre. La relation du maître au disciple, la voie de la dévotion, est la voie de l’apprentissage. Apprendre à recevoir l’enseignement et à chérir cette relation ; se considérer comme l’élève bienheureux, humble et confiant mais aussi empli de gratitude et de respect, malgré toutes sortes d’obstacles que nous impose notre esprit tourmenté, telle est l’attitude d’ouverture nécessaire à la bonne compréhension de ce cadeau sans prix qu’est l’enseignement du Dharma.

« Noble disciple, considère-toi comme un malade… »

Ainsi commence la série des comparaisons du Soutra en forme d’arbre.

Ceux qui souffrent d’une maladie ont recours à un médecin habile, ceux qui voyagent sur une route dangereuse prennent une escorte de braves, ceux qui veulent se protéger des ennemis, brigands et bêtes féroces cherchent de l’aide de compagnons, les marchands qui partent pour une île s’en remettent au capitaine du navire, ceux qui prennent le bac pour traverser le fleuve se confient au passeur… De même, pour nous protéger de la mort, de la naissance et des émotions négatives, nous devons suivre un maître spirituel, un ami de bien.(…)

Supposons un disciple armé d’un grand courage qui ait décidé de ne jamais déplaire à son maître, fût-ce au prix de sa vie, qui possède une intelligence assez ferme pour ne se laisser influencer par aucune circonstance passagère ; qui serve son maître sans faire cas de son corps et de sa vie, en obéissant à tous ses ordres sans se soucier de lui-même : un tel disciple sera délivré par sa seule dévotion pour son maître.

Celui qui, bien armé, d’intelligence ferme, sert son maître au mépris de sa propre existence et sans souci de soi lui obéit en tout sera délivré par sa seule dévotion.

Nous devons suivre notre maître avec une foi si profonde que nous voyions en lui le Bouddha lui-même, avec un discernement et des connaissances suffisantes pour que nous reconnaissions la pensée qui motive ses actes habiles et soyons capables de retenir tout ce qu’il nous apprend. Nous devons éprouver une grande compassion pleine d’amour pour tous ceux qui souffrent et sont sans protecteur. Nous devons respecter les vœux et les samayas reçus de notre maître, calmer et discipliner nos corps, parole et esprit. Nous devons être assez ouverts pour accepter tout ce que font notre maître et nos frères spirituels. Notre générosité doit être telle que nous soyons capables de donner au maître tout ce que nous possédons. Notre vision doit être si pure que nous pensions rarement à lui trouver des défauts. Enfin, par crainte de le mécontenter, mal agir doit nous emplir de honte. (…)

Il y a trois manières de plaire à son maître en le servant. La meilleure, appelée « offrande de la pratique », consiste à appliquer avec courage et au mépris des difficultés tout ce qu’il enseigne. La moyenne consiste à mettre à son service nos corps, parole et esprit. La dernière consiste à lui offrir des choses matérielles : objets, nourritures, richesses, etc.

Ce quatrième Joyau, de vos biens l’honorez, servez et respectez, car toutes ces actions de parole et de corps ne se perdront jamais… Parmi les trois services, la pratique l’emporte. Dans toutes les actions de notre maître, aussi imprévisibles soient-elles, reconnaissons les moyens habiles.

Alors que le grand pandit Naropa était au sommet de l’érudition et de l’accomplissement, son yidam lui annonça que le maître qu’il avait eu dans ses vies successives était l’être sublime nommé Tilopa et qu’il devait partir vers l’est pour le retrouver.

Naropa se mit en route sur le champ, mais une fois à l’est, il ne savait où trouver Tilopa. Comme les gens du pays affirmaient ne pas le connaître, il insista : «Il n’y a ici vraiment personne du nom de Tilopa ? » On lui répondit qu’il y avait bien un certain Tilopa le paria, ou Tilopa le mendiant… Naropa se dit qu’après tout les siddhas se comportaient de manière imprévisible et qu’il s’agissait peut-être de l’homme qu’il cherchait. Il demanda où se perchait ce « Tilopa le mendiant » et on lui indiqua un lointain défilé d’où s’échappait de la fumée. Naropa y trouva un homme assis devant un panier où étaient jetés pêle-mêle des poissons, les uns vivants, les autres morts. L’homme prenait chaque poisson, le faisait griller sur le feu, puis il l’avalait en faisant claquer ses doigts. Naropa se prosterna devant lui et lui demanda de le prendre comme disciple. « Que racontes-tu là, fit Tilopa, je ne suis qu’un mendiant ! » Mais Naropa insista et Tilopa finit par consentir.

Tilopa ne tuait pas parce qu’il avait faim et ne trouvait rien d’autre à manger, mais parce que les poissons sont des êtres au mauvais karma, ignorant tout de ce qu’il faut faire et ne pas faire et qu’il avait le pouvoir de les libérer. En mangeant leur chair, il établissait un lien avec eux et dirigeait leur conscience dans les champs purs des bouddhas.

La plupart des grands siddhas indiens, tels que Saraha le marchand de flèches et Savaripa le chasseur, adoptaient une apparence extrêmement vile, comme celle des hors-caste. C’est pourquoi ne voyons pas en mal les actions de notre maître et entraînons-nous à ne le percevoir que de façon pure.

Ne voyez pas en mal le moindre de ses actes, car les siddhas indiens avaient, pour la plupart, des hors-caste maudits, des malfaiteurs les plus dégénérés la vulgaire apparence ! (…)

Sans avoir maîtrisé ses propres émotions, chercher l’erreur d’autrui est faute incommensurable, rappelons-nous le cas du moine Bonne Étoile – Il connaissait par cœur les Douze Collections mais, rongé par le mal, il prenait le Bouddha pour un vil imposteur… – et corrigeons-nous donc !

Ne nous irritons pas si notre maître semble être très en colère contre nous. Pensons plutôt qu’ayant remarqué quelque défaut, il nous blâme et nous corrige par des réprimandes, trouvant opportun de le faire. Quand sa colère est apaisée, allons le voir, confessons-nous et faisons le vœu de ne pas récidiver.

Si ton maître se met contre toi en colère, reconnais qu’il a vu une faute en toi-même et que pour te blâmer l’instant est opportun ; confesse-toi et prends ferme résolution. Sur les gens avisés, Mara n’a point d’emprise !

Même quand nous vivons constamment auprès de notre maître, quand il se lève, ne restons pas assis, levons nous aussitôt. Quand il est assis, informons nous de sa santé… Quand nous pensons qu’il a besoin de quelque chose, vérifions-le et offrons-lui ce qu’il désire. Quand nous l’accompagnons pour le servir dans ses déplacements, évitons de marcher devant pour ne pas lui tourner le dos. Évitons de marcher derrière, nous foulerions les traces de ses pas. Ne marchons pas à sa droite, ce serait une position de supériorité. Restons respectueusement à sa gauche et un peu en retrait.

Toutefois, si le chemin est dangereux, il n’y a aucun mal à le précéder avec sa permission. Ne marchons pas sur son coussin, n’utilisons pas sa monture. N’ouvrons pas violemment les portes ni ne les faisons claquer ; manions-les avec douceur. Évitons de minauder en face de lui, de faire grise mine, de mentir, de parler inconsidérément, de plaisanter, de nous amuser, de rire ou de tenir des propos sans suite. Exerçons-nous à nous conduire de manière pacifiée, c’est-à-dire avec crainte et respect, sans sombrer dans l’indifférence. (…)

Ne fréquentons pas ceux qui haïssent et critiquent notre maître. Toutefois, si nous en sommes capables, faisons changer d’avis ceux qui ont une attitude négative à son égard, quelle qu’elle soit ; sinon, évitons de bavarder avec eux de façon familière.

Avec ceux qui critiquent ou détestent ton maître, ne te lie point. Si tu le peux, change leur cœur, si jamais avec eux tu parles librement, la puissante influence de leurs mésactions aura tôt fait d’endommager ton samaya.

Quelque soit le temps que nous devons passer ensemble, ne nous lassons pas, ne nous irritons pas contre ceux qui entourent notre maître ou contre nos frères et sœurs spirituels. Soyons comme une ceinture, de compagnie facile. Ressemblons au sel : écrasant notre fierté, mettons nous à l’œuvre sans rechigner devant toute tâche qui se présente. Tel le pilier, soyons d’une patience parfaite, même quand on nous parle mal ou cherche querelle, même quand nous devons assumer des tâches trop lourdes.

Sois comme une ceinture, agréable associé, et sois comme le sel qui agit sans broncher ; ressemble à un pilier, infiniment patient, avec qui suit ton maître et tes frères sacrés.

Extrait du « Chemin de la grande perfection » © Ed. Padmakara

Patrul Rinpoché

L’un des maître du bouddhisme tibétain les plus érudits et le plus accomplis de son époque. Détenteur de multiples lignées spirituelles, il fut l’un des trois grands maîtres à l’origine du mouvement œcuménique (Rimé) et composa de nombreux commentaires, conseils et textes poétiques.

 

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