Les remèdes aux émotions perturbatrices

Seunam Rinchen Gampopa

Le précieux ornement de la libération est un lam rim, manuel fondamental des études traditionnelles Kagyu. Y sont décrits les bases théoriques et pratiques du Grand Véhicule, les étapes de la progression spirituelle et la bouddhéité authentique et parfaite. Ce texte est extrait du quatrième chapitre dans lequel sont exposées les méthodes, les instructions pratiques du maître et les étapes qui jalonnent la voie. 

Isoler son esprit des pensées

Une fois que nous serons dans un lieu solitaire, demandons-nous : « Pour quelle raison suis-je venu ici ? » Nous nous sommes retirés parce que nous avons fui avec épouvante les villes, les villages et les autres lieux de distraction. Qu’ont-ils d’effrayant ? Le Soutra requis par le laïc Ugra répond :

Je suis parti dans les lieux solitaires par peur des activités distrayantes, des gains et des honneurs, des compagnons néfastes et des maîtres malfaisants ; par peur du désir, de la haine et de l’ignorance ; par peur du démon des agrégats, du démon des émotions négatives, du démon de la mort et du démon des fils des dieux ; par peur des trois mondes inférieurs : les mondes des enfers, des prétas et des animaux.

Quand, enfin, poussés par toutes ces peurs, nous nous retrouverons pour de bon dans un lieu solitaire, demandons-nous : « Que vont devenir mon corps, ma parole et mon esprit ? Si mon corps me sert à tuer, à voler et à commettre toutes sortes d’actes négatifs, je ne diffère en rien des bêtes féroces, des chasseurs et des brigands. Est-ce bien ainsi que je réaliserai ne serait-ce qu’un seul de mes souhaits ? » Voilà ce que nous devrons éviter.

Examinons nos paroles. Si, dans cet endroit solitaire, je me laisse aller aux propos sans suite, à la calomnie, aux insultes et aux autres méfaits de la parole, je ne diffère en rien des paons, des perroquets, des moineaux, des alouettes et autres volatiles. Est-ce bien ainsi que je réaliserai ne serait-ce qu’un seul de mes souhaits ? » Reprenons-nous en conséquence.

Passons ensuite à notre esprit :

« Si je remâche des pensées de désir, de haine, de jalousie et ainsi de suite, je ne diffère en rien des ruminants sauvages, des singes, des ours et de maints animaux. Est-ce bien ainsi que je réaliserai ne serait-ce qu’un seul de mes souhaits ? »

Corrigeons alors notre attitude.

Lorsque le corps et l’esprit se trouvent tous les deux dans la solitude, la distraction disparaît. En l’absence de distraction, la concentration peut s’établir.

Vient ensuite l’entraînement de l’esprit. Voyons quelle est en nous l’émotion négative dominante et considérons son antidote. L’antidote du désir est la méditation sur ce qui est répugnant ; l’antidote de la haine, la méditation sur l’amour ; l’antidote de l’ignorance, la méditation sur l’interdépendance ; l’antidote de la jalousie, la méditation sur l’égalité des autres et de soi-même ; l’antidote de l’orgueil, la méditation sur l’échange de soi-même et d’autrui ; si toutes les émotions négatives sont d’égale force, ou si nous sommes agités par un excès de pensées, le remède sera la méditation sur le souffle.

Donc, si c’est le désir qui domine, voici comment on méditera sur ce qui est répugnant. Pensons d’abord que notre corps est composé de trente-six substances malpropres, à commencer par la chair, le sang, la peau, les os, la moelle, la lymphe, la bile, le flegme, les mucosités, la salive et les excréments. Rendons-nous dans un lieu où l’on dépose les cadavres. Certains sont là depuis un jour, d’autres depuis deux jours, d’autres encore depuis trois, cinq jours ou plus. Certains sont entièrement putréfiés, d’autres sont tout bouffis, certains sont noirs et d’autres grouillent de vers. Ce que nous voyons là, appliquons-le à notre propre corps en nous disant que, par nature, il ne diffère en rien de ces cadavres.

Parmi les corps abandonnés, on en trouve à l’état de squelettes pourvus de quelques lambeaux de chair, d’autres où il ne reste que des entrelacs de tendons. Certains sont en morceaux éparpillés. D’autres, morts depuis des années, ont pris le teint vert des pigeons ou la couleur blanche des conques. Devant ce spectacle, faisons-nous les mêmes réflexions.

Si la haine est notre émotion négative dominante, nous pourrons y remédier en méditant sur l’amour pour les autres. Comme nous l’avons vu plus haut, il y a trois formes d’amour. Il s’agira ici de l’amour qui prend pour référence les êtres. Pensons d’abord à aider les êtres qui nous sont chers et à leur apporter le bonheur, jusqu’à ce qu’un sentiment d’amour nous gagne. Faisons de même avec ceux qui nous sont les plus familiers, puis avec nos proches en général, ensuite avec les habitants de notre ville, et enfin avec tous ceux qui vivent dans toutes les directions de l’espace.

Si c’est l’ignorance qui domine, méditons sur la production interdépendante. On lit dans le Soutra des pousses de riz :

Moines, qui connaît cette pousse de riz reconnaît la production interdépendante ; qui connaît la production interdépendante connaît la nature des choses ; qui connaît la nature des choses connaît le Bouddha.

Il y a deux sortes de production interdépendante : la production du samsara, qui suit l’ordre habituel, et la production du nirvana, qui suit l’ordre inverse.

Dans le premier processus, on distingue la production interdépendante extérieure et la production interdépendante intérieure.

La production interdépendante intérieure a elle-même deux aspects : l’enchaînement des causes et la dépendance de certains facteurs. À propos de l’enchaînement des causes, le Bouddha dit :

Moines, l’existence de ceci entraîne l’apparition de cela, l’apparition de cela entraîne l’apparition d’autre chose. Il en est ainsi : l’ignorance entraîne les formations karmiques, et ainsi de suite ; la naissance entraîne la vieillesse et la mort, le chagrin, les lamentations, la douleur, la souffrance et le désordre de l’esprit ; et tout cela aboutit à cette immense et unique masse de souffrance.

Nous nous trouvons dans le monde du Désir, et nous naissons d’une matrice. Au commencement apparaît l’ « ignorance » (1) de l’objet de connaissance. Cette ignorance mène à la formation d’actes pollués, positifs, négatifs ou immuables, que l’on appelle « formations karmiques » (2) issues de l’ignorance. L’esprit contaminé par les germes de ces actes est appelé « conscience » (3) issue des formations. Sous l’impulsion du karma, l’esprit se méprend. Il pénètre dans la matrice d’une mère et passe par toutes les phases de l’embryon et du fœtus ; c’est ce qu’on appelle « nom et forme » , (4) et qui découle de la conscience. Avec le développement de ces nom et forme, la vue, l’odorat et les autres facultés sensorielles se forment au complet. On parle des « six facultés sensorielles » (5) issues des nom et forme. La réunion de l’organe visuel et des autres organes des sens, d’une part, de leurs objets, d’autre part, et enfin, de la conscience et de l’expérience qui résulte de cette réunion constituent le « contact », (6) lequel découle des six facultés sensorielles. En fonction de ce contact, on éprouve une sensation plaisante, déplaisante ou neutre appelée « sensation » (7) issue du contact. Le fait d’aimer cette sensation, de la désirer, de la vouloir ardemment porte le nom de « soif » (8) née de la sensation. Ne pas renoncer à ce désir mais souhaiter ne jamais en être séparé et de nouveau le rechercher, c’est la « saisie » (9) qui découle de la soif. Lorsqu’on fait des efforts dans ce sens, on accomplit avec le corps, la parole et l’esprit des actes qui engendrent le devenir ; c’est ce qu’on appelle le « devenir » (10) découlant de la saisie. La formation des cinq agrégats issus de ces actes est appelée « naissance » (11) découlant du devenir. La naissance est suivie du développement et du mûrissement des agrégats, le vieillissement, et de leur destruction, la mort ; c’est ce qu’on appelle « la vieillesse et la mort » (12) découlant de la naissance.

En raison de l’ignorance, la mort suscite une grande souffrance mentale accompagnée d’un profond attachement : la « détresse ». L’expression verbale de cette détresse est appelée « lamentation ». L’expérience douloureuse associée aux cinq processus de conscience est la « souffrance ». La souffrance liée aux sensations mentales est la « souffrance mentale ». Toutes les autres émotions qui s’y rattachent sont qualifiées de « perturbations ».

Ces éléments forment trois groupes. L’ignorance, la soif et la saisie relèvent du domaine des émotions négatives. Les formations karmiques et le devenir, du domaine du karma. Et les sept autres, à commencer par la conscience, du domaine de la souffrance. C’est ce qu’explique la Production interdépendante selon la voie médiane :

Sachez que les douze éléments
Se répartissent en trois groupes.
La production interdépendante enseignée par le Bouddha
Se ramène donc à trois éléments :
Les émotions négatives, le karma et la souffrance.
Les premier, huitième et neuvième éléments relèvent des émotions négatives.
Les deuxième et dixième, du karma ;
Et les sept autres, de la souffrance.

On peut aussi comparer l’ignorance à un semeur, le karma à un champ, la conscience à une graine, la soif à l’humidité, les nom et forme aux pousses et le reste aux branches, aux feuilles, et ainsi de suite.

Sans l’ignorance, les formations karmiques sont impossibles. Sans la naissance, point de vieillesse ni de mort.

Par contre, dès qu’il y a ignorance, les formations karmiques se produisent, donc la naissance aussi et, par voie de conséquence, la vieillesse et la mort.

L’ignorance ne pense pas : « Je vais créer les formations. » Les formations à leur tour ne se disent pas : « Nous avons été créées par l’ignorance. » Pas plus que la naissance ne pense : « Je vais créer la vieillesse et la mort », ni la vieillesse et la mort : « La naissance nous a créées. » En fait, dès qu’ignorance il y a, les formations se manifestent ; et dès qu’il y a naissance, la vieillesse et la mort se produisent.

Le processus intérieur de la production interdépendante est donc perçu comme un enchaînement de causes.

Mais il est également lié à un certain nombre de facteurs, du fait que le corps est composé de six éléments : la terre, l’eau, le feu, l’air, l’espace et la conscience. Ce qu’il y a de solide dans le corps est appelé « terre ». Ce qui assure sa cohésion est l’élément « eau ». Ce qui permet de digérer les nourritures solides et liquides, c’est l’élément « feu ». L’élément « air » produit le va-et-vient du souffle. Les parties creuses du corps sont l’ « espace ». Les cinq consciences et la conscience de l’esprit émotionnel forment l’élément « conscience ». Sans ces facteurs, le corps ne peut pas naître. En revanche, lorsque les six éléments intérieurs se trouvent réunis au complet, le corps vient à l’existence.

Les six éléments ne pensent pas qu’ils créent la solidité et les autres caractéristiques du corps. De même, le corps ne pense pas que ce sont ces facteurs qui le produisent. La simple présence de ces facteurs entraîne l’apparition du corps.

Sur combien de vies se déroule le processus complet des douze liens interdépendants ? Le sublime Soutra des dix terres répond :

Ce qu’on appelle formations karmiques dues à l’ignorance vient de la vie précédente ; ce qui va de la conscience à la sensation a lieu dans la vie présente ; les autres éléments, depuis la soif jusqu’au devenir, sont liés à la vie suivante. Et le cycle recommence.

Voyons à présent le processus inverse, dit « de la production interdépendante du nirvana ». Quand on réalise que la nature de toutes choses est vacuité, on met un terme à l’ignorance. Avec la cessation de l’ignorance, les autres liens, des formations à la vieillesse et à la mort, prennent graduellement fin.

Avec la fin de l’ignorance vient celle des formations karmiques. Et ainsi de suite jusqu’à : avec la fin de la naissance, la vieillesse, la mort, le chagrin, les lamentations, la souffrance, la souffrance mentale et les perturbations s’ arrêtent. Ainsi s’achève ce qui n’était qu’une immense masse de souffrance.

Si c’est la jalousie qui domine à titre d’antidote, nous méditerons sur l’égalité de soi-même et d’autrui. Les autres désirent le bonheur autant que nous et, comme nous, ils ne veulent pas souffrir. Ayons donc pour eux le même amour que pour nous-mêmes.

On lit dans la Marche vers l’Eveil :

Tout d’abord, je m’attacherai
À voir les autres comme mes égaux.
Puisque nos joies et nos peines sont les mêmes,
Je prendrai soin de tous comme de ma propre personne.

Si c’est l’orgueil qui est prépondérant, à titre de remède, on méditera sur l’échange de soi-même et d’autrui. Les êtres ordinaires, ces êtres puérils, ne chérissent qu’eux-mêmes ; cela les mène à souffrir dans le samsara. Les bouddhas, qui chérissent les autres êtres et n’agissent que pour leur bien, ont atteint l’Eveil parfait.

Entre les sots qui ne poursuivent que leur intérêt
Et le Mouni qui recherche l’intérêt des autres,
Contemplez la différence !

Reconnaissons donc que se chérir soi-même est un défaut, et rejetons l’attachement à notre personne. Sachons que chérir les autres est une vertu, et considérons-les comme nous-mêmes. La Marche vers l’Eveil le dit bien :

Sachant que je suis plein de défauts
Et que les autres sont un océan de qualités,
Je ne m’attacherai plus à ma personne
Et embrasserai la cause d’autrui.

Si nos émotions négatives sont toutes de force égale, ou si nous avons surtout beaucoup de pensées, exerçons-nous à méditer sur le souffle en six étapes. On lit dans le Trésor de l’Abhidharma :

Compter, suivre et reposer,
Examiner, transformer
Et parfaitement purifier
Telles sont les six étapes.

Extrait de « Le Précieux Ornement de la Libération » de Gampopa Seunam Rintchen © Ed. Padmakara, 1999. p. 234-240

Gampopa

(1079-1153) Encore nommé Dhagpo Lhadjé, littéralement « Le médecin de Dhagpo » . Le village et la montagne de Gampo dont il tient son nom sont situés dans la région de Dhagpo au sud-est du Tibet. Gampopa fut formé dans la tradition Kadam, puis il rencontra Milarépa dont il devint le principal disciple. Il fut le fondateur de l’ordre monastique Dhagpo-Kagyu. Son principal disciple fut Tusoum Khyènpa, le premier Karmapa. Sa transmission fusionna le courant spirituel Kadam et celui de Mahamudra reçu de Milarépa. Il composa entre autres Le Précieux Ornement de la libération (dvags po thar rgyan).

 

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