Vie sacrée, vie d’éveil

Lama Denys Rinpoché

La spiritualité, dans son essence, est fondée sur l’expérience primordiale de l’état de présence. C’est l’expérience spirituelle essentielle, elle est universelle et n’est pas l’exclusivité d’une tradition, quelle qu’elle soit. Elle est au cœur de toute spiritualité authentique et complète car elle est fondamentale, ultime : elle est au fond du fond la nature même de notre esprit-expérience. Elle fait partie de notre nature même, elle est inhérente à notre anthropologie fondamentale. Cette expérience de présence primordiale est le cœur de la tradition du Bouddha. Dans notre lignée, elle est présentée et réalisée particulièrement dans les approches de Mahamudra et de Dzogchèn. Mahamudra et Dzogchèn sont deux approches parallèles d’un même état : l’état de bouddha, l’état de l’expérience primordiale, l’état de présence. Ce sont aussi les enseignements et les pratiques qui en permettent la réalisation.

L’expérience primordiale, première, est l’expérience que les sens vivent, ici dans l’instant, lorsqu’ils opèrent simplement et immédiatement en eux-mêmes. Elle est dite première car naturellement présente avant que “je” ne l’habite. Cette simple sensorialité, directe et immédiate, est l’expérience de la “sensitivité primordiale”. Les sens sans possesseur, sans ego, y vivent une expérience de participation non dualiste ou de communion pleine et totale.

Le présent, premier et immédiat, de cette expérience est ce que la tradition nomme “l’état de présence”. C’est l’état d’un présent qui échappe au temps : le présent instantané, le présent d’instantanéité. C’est l’expérience du présent libre de toute saisie, libre de la saisie du mental conceptuel, libre de conception, c’est l’expérience sensorielle aconceptuelle, directe et immédiate. Une présence totale et absolue, sans rien qui lui soit autre. Cette expérience d’immédiateté est non dualiste, c’est-à-dire avant la partition en sujet et objet. C’est aussi une expérience silencieuse, sans le “speaker-rapporteur” du mental discursif, et même sans un observateur, un expérimentateur. Elle est ce qui “est” avant même que l’instant ne soit saisi, avant que ne naisse la dualité, avant le temps et son observateur : l’expérimentateur. Cet état de présence qui se vit en lui-même est l’expérience de la vie sacrée, l’expérience fondamentale de la vie ; c’est aussi ce que l’on nomme l’expérience de la nature de bouddha.

Cet état de présence ou d’éveil a une triple nature ou trois dimensions qui sont : l’ouverture, la clarté et la compassion. Ces trois dimensions sont concomitantes : la compassion est au cœur de l’ouverture, l’ouverture au cœur de la compassion ; et dans l’ouvert, l’énergie de la clarté opérant en elle-même, libre de tout blocage est la nature de la grande compassion, une sensibilité sans entrave. Cette expérience d’ouverture lucide et sensitive – ouverture, clarté, compassion – est l’état de présence qui se vit, ici, si nous nous sommes complètement relâchés, détendus, dans une lucidité dégagée, ouverte, libre de toute saisie. C’est là le cœur essentiel de ce que l’on nomme “méditation” ou “contemplation”, mais que l’on peut aussi nommer “expérience profonde” ou “présence”. L’état de présence est cette lucidité ouverte, ouverture lucide dont la qualité est sensitivité : la réceptivité-disponibilité de la grande compassion.

Le pratiquant découvre cette expérience de l’état de présence dans la simple contemplation, l’attention ouverte, la simple lucidité ; “simple” signifiant “sans saisie”, “sans observateur” – simple vigilance, simple lucidité. Ce que l’on nomme “contemplation” ou “méditation”, au sens ou nous venons d’en parler, est précisément cet état en lequel toutes les tensions de l’esprit se sont relâchées. C’est une pratique que l’on pourrait dire “d’a-tension”, libre de tension, qui consiste à laisser l’esprit se détendre en se laissant partir, en laissant l’observateur partir dans une lucidité sans observateur, ouverte, sans centre ni périphérie. C’est aussi l’aspect essentiel de ce que l’on nomme en sanscrit samadhi : l’expérience profonde.

L’attention ou la vigilance justes sont subtiles. Il est en effet une attention et une vigilance de l’observateur et une attention-vigilance au-delà de l’observateur. La vigilance de l’observateur est en fait celle de la conscience habituelle nommée en sanscrit vijnana, et la vigilance avant l’observateur est la lucidité ou intelligence primordiale, jnana, qui est dite primordiale car elle est présente avant l’observateur qui vient après.

Notre expérience de conscience habituelle – ce que nous vivons maintenant – est en quelque sorte l’intelligence primordiale saisie ou possédée par l’observateur qui vient l’habiter. L’observateur se pose en posant son monde autour de lui, il naît dans une “prise de conscience” de la lucidité première. Dans une tension qui les opposent, la prise pose les deux pôles de la polarité : preneur-pris, observateur-observé. La lucidité première est le terrain fondamental que la saisie dualiste observateur-observé, c’est-à-dire la conscience, vient ainsi habiter, auquel elle vient se surimposer. Cette surimposition de la conscience habituelle à l’intelligence primordiale est un recouvrement, le voile ou le voilage de la conscience habituelle obscurcissant et déformant l’intelligence primordiale. Mais, bien que voilée, l’expérience primordiale reste présente et transparaît toujours au travers de la conscience. L’intelligence ou expérience primordiale reste présente en toile de fond, elle est au fond de la conscience, c’est même le fond de la conscience, celle-ci n’étant qu’une interprétation ou une re-présentation de ce fond. De plus, l’expérience que nous vivons est naturellement faite d’alternance de moments d’observateur et d’absence d’observateur. En effet, l’observateur naît ou émerge répétitivement, constamment, avec chaque saisie, chaque appropriation, dans chaque conception, mais aussi, et à notre insu, il disparaît dans l’intervalle, entre deux saisies ou prises de conscience. L’observateur est un curieux phénomène qui naît dans la conception, et qui meurt dans l’a-conception !

Ainsi vivons-nous des scénarios de conscience habituelle sur fond d’intelligence ou expérience primordiale, ou dit autrement, des expériences du samsara sur fond de nature de bouddha.

Le cœur de la “pratique méditative”, si nous gardons ce terme, ou mieux de la contemplation et de son intégration dans la vie, consiste à faire confiance à l’intelligence primordiale, à l’état de présence, c’est-à-dire à entrer dans l’expérience profonde, primordiale de la vie sacrée en s’y laissant partir. Cette entrée ou ce départ demande de la confiance, une confiance fondamentale qui permet de se relâcher, de se détendre, de lâcher prise, de lâcher les tensions, les défenses, les fixations, les résistances.

Ainsi au cœur de la pratique est la confiance absolue qui permet de lâcher l’observateur, de s’abandonner, et d’entrer dans la simple lucidité ouverte. Pour celle ou celui qui en a la capacité, pas besoin de méditer des années, des mois et des jours : cette lucidité ouverte, l’état de présence, est déjà ici ; le reconnaître puis le cultiver et l’intégrer continûment est découvrir et réaliser l’insurpassable éveil.

[Ce texte et les deux] qui suivent sont une compilation faite par L.N. Wangmo à partir d’enseignements oraux du Vajracarya donnés lors de l’Assemblée Gesar 98 et de la retraite “Mahamudra-Dzogchèn” organisée par le Dharma Ling de Rome, au monastère de Monte Fiolo, en mars 98, certains passages et questions viennent des séminaires “Le Cœur de la Voie du Bouddha” donnés à l’Institut Karma Ling.

 

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