Shamatha-Vipashyana évolue vers Mahamudra Dzogchèn

Lama Denys Rinpoché

Vous êtes familiers avec la pratique de Shamatha-Vipashyana, chiné lhagtong en tibétain, “rester tranquille et voir clairement”. Shamatha est “rester tranquille”, et Vipashyana “voir clairement”. Shamatha fait découvrir la possibilité de rester tranquille, de laisser l’esprit au repos, détendu, sans contrainte ni effort et Vipashyana est, dans cet état de repos, la vision claire du réel, “comment c’est fondamentalement”. Pratiquement, vous avez appris dans l’assise à rester tranquille en corps, en parole et en esprit.

Comme vous l’avez découvert, rester tranquille en corps et en parole ne pose guère de problèmes, mais rester tranquille en esprit est une autre question… Combien de temps l’esprit reste-t-il tranquille ? La difficulté ici, est que l’on ne peut pas faire quelque chose pour que l’esprit reste tranquille ; et même, plus on en fait, moins il reste tranquille. Plus on s’agite pour essayer que l’esprit reste tranquille, plus il y a d’agitation, c’est évident et c’est là un point très important. Il ne s’agit pas d’essayer d’apaiser son esprit par une opération de pacification, au sens où l’on agirait pour apaiser, pacifier. Non, rester tranquille s’accomplit dans le non-faire, il s’agit pour le mental agité d’apprendre à rester tranquille, d’apprendre à ne rien faire. Que le mental ne fasse rien, c’est en fait que “je ne fasse rien”. Il y a ainsi dans Shamatha un apprentissage du non-agir du mental, du non-agir de l’observateur, du sujet, de moi, de l’ego. Ce non faire, non agir, non-artifice, non-production, absence d’interférence, absence de contrainte, de fabrications mentale – ce sont là, à quelques nuances près, des synonymes – est le premier principe de Mahamudra.

En fait, l’approche peut être directe, immédiate : si l’on est d’emblée capable de lâcher l’observateur et de s’absenter en restant dans cette tranquillité toute simple, c’est parfait ! Notez que le meilleur moyen de rester vraiment tranquille est d’être absent. Pour être sûr de ne pas interférer avec une situation, le mieux est de ne pas être là ! Donc, rester tranquille se réalise dans une absence radicale de l’observateur, c’est suffisant ; mais, sauf à réaliser vraiment ce dont il s’agit – et cela est généralement difficile de prime abord –, on utilise d’abord la méthode qui cultive l’ouverture avec l’expiration, l’ouverture par la présence dans l’expansion naturelle de l’expiration. Dans l’expiration le souffle de la respiration se diffuse naturellement en un mouvement d’expansion et de dissolution dans l’espace total ; l’esprit, par son attention et sa présence, suit ce mouvement : il s’ouvre à l’espace et s’y dissout en une expérience sans centre ni périphérie, restant finalement suspendu “tel quel” dans la pause. Vous connaissez la pratique, ce n’est pas le propos de la reprendre maintenant en détail. Ainsi la pratique de Shamatha consiste à vivre la vigilance ou la présence au souffle avec cette attention particulière à l’expiration conduisant à l’expérience de l’espace ouvert et ce, à chaque respiration ; avec chaque respiration il y a un abandon de soi dans l’ouvert ; on se laisse partir, et entre chaque expir se vit une pause dans l’ouvert.

Si Shamatha est ne rien faire dans cette ouverture détendue, Vipashyana est la compréhension de l’état de Shamatha, la compréhension de l’état d’esprit absent dans le non-agir du mental. Pour Vipashyana, il peut aussi y avoir différentes approches, mais pour l’essentiel, c’est la compréhension de l’état d’ouverture. L’intelligence de l’ouverture est Vipashyana. C’est la compréhension de l’expérience de clarté-lucidité ouverte qui se comprend en elle-même.

Finalement Shamatha et Vipashyana s’expérimentent conjointement dans l’expérience stable de la lucidité ouverte ; en celle-ci, la stabilité est Shamatha et l’intelligence immédiate de la lucidité ouverte qui se comprend en elle-même est Vipashyana.

Notez bien que lorsque nous parlons de lucidité ouverte, l’ouverture dont il s’agit n’est pas un acte mental ; il ne s’agit pas d’imaginer de l’ouvert mentalement, d’imaginer de l’espace d’une façon ou d’une autre, quelle qu’elle soit. L’ouverture est même précisément l’abandon du mental et de ses représentations, lorsque l’on se relâche dans la simple lucidité naturelle, laissant conceptions, fixations et toutes notions, fussent-elles d’ouverture ou de “comme ceci ou comme cela”. C’est l’évanouissement de l’observateur dans un ouvert sans centre ni périphérie. C’est l’ultime relaxation de l’esprit. Il y a la relaxation du corps dans la posture et la vision panoramique ; la relaxation du souffle, de la respiration dans son état naturel, laissant respirer comme ça vient, sans que nous intervenions : ça respire naturellement. Dans la relaxation de ces différents aspects – corps, souffle, esprit – toute expérience est globale : vision, audition, sensation… se vivent alors simultanément. L’ouverture, lucide et claire, est pleine de l’expérience des sens, dans une synesthésie des sens.

On entend par synesthésie la superposition ou la synchronisation des sens dans une expérience globale. La synesthésie c’est entendre ce qui se voit, voir ce qui est entendu, toucher des yeux, sentir la lumière…vision, entente, toucher n’étant pas séparés. C’est une expérience de participation, d’empathie pleine et totale, qui se vit par et dans tous les sens simultanément. L’expérience forme alors un tout, elle est globale, sans que l’observateur de la conscience ne regarde par la fenêtre des yeux, des oreilles ou d’un autre sens. C’est l’expérience avant l’emprise d’un sens particulier ; ce qui fait aussi que l’on peut en parler de façon paradoxale. Cette expérience globale se vit dans la simple lucidité de l’ouverture.

Pratique guidée

Au départ de cette retraite, je voudrais que nous essayions de sentir dans l’expérience ce que signifie “incorporer les sens” et le caractère fondamental de cette incorporation. La pratique de Mahamudra-Dzogchèn peut se dire comme une pratique d’incorporation des sens. Il ne s’agit pas de s’abstraire des sens, de se couper des sens, mais bien au contraire de les incorporer, de faire corps avec leur expérience. Les sens ne sont pas un obstacle, l’obstacle est la relation au sens. L’obstacle est l’orientation que l’observateur introduit dans les sens. L’obstacle au lâcher, à la ‘dé-saisie’, est l’attachement aux expériences sensorielles, la saisie des objets des sens. Il est fondamental de comprendre que l’expérience profonde est aux antipodes d’un retrait des sens ; il ne s’agit pas de partir dans un état insensible, désincarné, dans un ailleurs surnaturel, ou quoi que ce soit. Il s’agit d’entrer dans le corps de l’expérience des sens, d’entrer dans la chair des sens, dans la chair de l’expérience, de faire corps avec l’expérience des sens, de s’incarner dans la chair des sens, de vivre en incorporant totalement l’expérience des sens. C’est dans le lâcher, la ‘dé-saisie’ fondamentale que se réalise cette incorporation de l’expérience des sens. L’incorporation s’accomplit naturellement dans l’état de non-fixation, c’est-à-dire dans l’absence de saisie, d’appropriation, et aussi, somme toute, de conception. L’incorporation est l’expérience de participation, de communion, sans la barrière ou le voile que la saisie habituelle crée entre ici et là, moi et l’autre. L’incorporation est aussi tout simplement la contemplation, nue et silencieuse, de la nature.

Nous vivons habituellement dans un monde humain, tout humain et rien qu’humain, dans un monde fait de formes, de noms et de représentations qui ne sont qu’humains. Et en vivant dans ce monde artificiel qui n’est finalement plus fait que de représentations humaines, nous nous sommes coupés de la nature, nous nous sommes exilés de la nature, qui est notre nature. La nature, c’est notre nature ! Nous nous sommes séparés de notre nature en nous enfermant dans une bulle de représentations issue du mental humain, et cette séparation d’avec notre nature est un exil. De cet état d’exil, nous aspirons à rentrer à la maison, dans notre chez-soi fondamental, en le chez nous de notre Refuge fondamental.

Entrer en Refuge – ce que nous faisons au début de chaque session de pratique – c’est rentrer dans sa patrie, matrie, retourner à la terre des Ancêtres. Dans notre situation de coupure et d’exil, avec tous les maux qui en procèdent, c’est se tourner vers le Refuge fondamental qu’est l’état primordial, l’état d’éveil, l’état de présence qui est l’état de notre nature véritable. Cette nature primordiale est exprimée dans son caractère non dualiste par nos Père-Mère fondamentaux. Ce sont Samantabhadra et Samantabhadri, ou Vajradhara et Dathusvara en union.

Ensuite, pendant la session, l’important est l’expérience des sens sans saisie. Il ne s’agit pas du tout d’essayer d’arrêter les pensées ou les conceptions, mais de découvrir comment se laisser aller dans les sens, comment s’y abandonner, s’y laisser partir ; partir au sens de Gaté gaté paragaté parasamgaté bodhi svaha. Se laissant ainsi partir, on est un avec les sens, un en les sens, un sans deux.

Je vous invite maintenant à un moment de contemplation silencieuse et sensuelle de la nature. Nous allons sortir goûter une expérience silencieuse de contemplation de la nature, une expérience d’ouverture ; pas d’ouverture abstraite ou mentale au sens où l’on s’imaginerait un espace abstrait ouvert, mais d’ouverture des sens, d’ouverture aux sens, sans blocage. C’est l’entrée dans une expérience de participation, de fusion, sans séparation. Nous allons simplement nous relâcher complètement et nous laisser entrer dans l’expérience des sens, de tous les sens. Nous nous y laisserons partir, et laisserons être.

Nous allons partir goûter cette expérience d’ouverture, sans blocage, dans la nature. Nous commencerons par une méditation marchée, une marche méditative que l’on peut dire pèlerinage. Nous allons marcher dans la présence faisant ainsi un pèlerinage en terre sainte, en terre saine, dans le terrain sain qu’est le fond de l’expérience des sens. Le sain – sans “t”, santé – est ici. Nous n’allons pas quelque part, nous sommes déjà arrivés. Simplement nous nous détendons, nous nous abandonnons, nous nous laissons partir : Gaté gaté… dans l’expérience d’ouverture. Nous sommes la marche, présents, les pieds bien en contact avec la terre et l’esprit tout ouvert comme le ciel. Ça marche, entre terre et ciel. Allons jusqu’aux oliviers, et sous les oliviers, nous trouverons l’ombre douce et un parterre d’herbe tendre pour nous y asseoir quelque temps. Le gong ponctuera notre marche de pauses.

(Gong, marche…/…/…Gong, assise)

Bien assis, nous respirons naturellement, doucement, profondément, dans la clarté de la luminosité, la chaleur, le soleil, l’air, son souffle ; nous respirons l’espace, la terre et le ciel.

(silence…)

Je vous propose de contempler le ciel /… /

Relâchez-vous en contemplant le ciel dans un regard panoramique, laissez-vous partir dans l’espace, ne vous retenez pas, abandonnez-vous complètement dans cette expérience… L’espace et l’esprit fusionnent, vous vous laissez partir dans une lucidité globale, totale.

Dans cette détente, l’espace devient brillant, comme flamboyant ; et il apparaît dans le ciel plein de petits points lumineux comme des petits diamants qui tournoient et virevoltent. Vous restez complètement détendus, relâchés, dans cette expérience.

(silence…)

On reste ainsi, l’esprit et le ciel ensemble, ouvert comme le ciel, faisant corps avec l’espace. Et ça respire naturellement ; le corps, le cœur, le ciel et la terre respirent ensemble.

(silence…)

On reste relâché, abandonné, dans cette expérience de présence globale du ciel et de la terre.

(silence…)

Et cette présence respire, respire en soi, naturellement.

(silence…)

C’est l’expérience de base.

(silence…)

Questions / réponses

Y a-t-il une différence entre Mahamudra et Dzogchèn ?

Il pourrait y avoir bien des façons de vous répondre mais j’utiliserai une image, celle que Kalou Rimpotché utilisa une fois, il y a longtemps, lorsque je lui ai posé la même question. Il me dit : “Par exemple, quand vous contemplez le ciel et que vous y voyez les petits diamants virevoltants, l’ouverture du ciel est Dzogchèn et les petits diamants scintillants sont Mahamudra.” On pourrait d’ailleurs aussi utiliser l’image dans l’autre sens, l’ouverture et la clarté étant naturellement indifférenciées. Ce qui est d’abord important est de comprendre que ce sont deux noms pour l’ultime expérience de la nature de l’esprit-expérience, deux noms aussi pour l’état d’éveil. Il y a bien sûr quelques variations dans les présentations et il y a des lignées différentes, mais l’expérience centrale est la même : c’est l’état de présence.

Dans notre cercle d’échange, nous nous sommes interrogés sur les effets de la méditation, parmi lesquels un état de paix et d’une façon générale, de bien-être ; et surtout avec la crainte que ces expériences agréables développent différentes formes d’attachement ?

Lorsque vous découvrez la pratique assise qui est, comme vous le disiez, un état de paix et de bien-être, c’est excellent, bravo ! C’est une bonne nouvelle. Cette découverte est un encouragement, un signe d’espoir, un indice ou une confirmation de la réalité d’un état de bien-être, de paix et de bonheur naturels. Maintenant, il est effectivement possible de s’attacher à ces états ; on peut s’attacher à la paix, on peut s’attacher au bonheur, au bien-être, essayer de les induire, de retrouver les circonstances dans lesquelles ils furent éprouvés. Ces tentatives d’induction sont des formes subtiles d’attachement, qui deviennent des obstacles. C’est ce qui fait naître dans ce qu’on appelle des “états divins”, des états d’expérience ou de conscience divine ; ce sont des états paisibles et bienheureux, mais aussi des états d’auto-absorption. Ce sont des états samsariques, dualistes, et s’y complaire est s’attacher à un état conditionné ; c’est une forme d’aliénation.

L’attachement est toujours un obstacle. Ces bonnes expériences – cette paix et ce bien-être – il s’agit de les vivre sans s’y attacher, sans se fixer dessus et sans essayer de les reproduire. Il s’agit de rester tout simplement dans l’état naturel d’ouverture et de non-fixation, de rester dans l’expérience profonde d’absence d’observateur, de fabricant. L’absence de l’observateur, c’est aussi l’absence de “celui” ou de “ce” qui juge, qui évalue, qui commente. On laisse faire, laisse être…, comme ça vient, spontanément, sans interférence ni ingérence aucune. C’est le principe du non-agir, du non-artifice, de la non-intervention, non-fabrication.

Il s’agit d’être, comme le dit la formule traditionnelle, “sans espoir et sans crainte”; sans espoir ou attente qu’une expérience arrive et reste, et sans crainte qu’elle ne vienne pas ni déception lorsqu’elle disparaît.

Que faire avec les émotions ?

Le remède fondamental si l’on en est capable consiste à les vivre complètement détendu dans l’ouvert, l’observateur restant décroché. C’est l’auto-libération, c’est parfait et ça suffit ! Mais si cela semble abstrait ou difficile à pratiquer – surtout lorsque l’on est dans un accès de colère, complètement polarisé – d’autres approches sont possibles, associées à la respiration, à une réflexion, associées aussi, certaines fois, à une imagination…, ou même à un exercice physique. Il y a différentes pratiques, mais leur propos ou fonction est toujours identique : libérer l’émotion en libérant la fixation sur celle-ci. Une émotion sans fixation n’est pas un problème : c’est même une émotion saine, une bonne émotion ; une émotion d’empathie, de participation. C’est une expression d’éveil et de sagesse.

Il est curieux de penser que le mental puisse être non-dualiste…

Le mental n’est pas toujours dualiste, il peut être relationnel, discursif et dualiste, ou être immédiat et non dualiste. Le mental relationnel et discursif est la situation du penseur qui discute avec sa pensée alors que le mental immédiat est la pensée sans penseur. Comme l’esprit observateur peut incorporer les cinq sens externes, pareillement, l’observateur, le penseur, peut incorporer le mental, ce qui se réalise tout simplement en laissant le mental en lui-même, sans interférence ni ingérence : penseur absent. C’est le sens du non-agir du mental, de la non-fabrication, ou du non-artifice, l’un des trois principes fondamentaux de Mahamudra. L’intelligence mentale a une capacité à se comprendre en elle-même, à se comprendre en soi. Dit d’une autre façon : nous n’avons pas besoin de nous dire à nous-même ce que nous savons déjà ; nous n’avons pas besoin de nous énoncer dans le discours de la pensée discursive ce que notre intelligence sait déjà, puisqu’elle l’énonce ! Est-ce que cela se comprend ? C’est très simple. Pour utiliser une image moderne d’informatique, le mental immédiat serait une sorte d’accès direct à la mémoire centrale sans passer par l’affichage écran qui est ici une métaphore pour le mental discursif ou réfléchi. Dans le mental immédiat c’est même beaucoup plus car l’information est capable de se comprendre en elle-même directement ! C’est rangrig rangsel, “la lucidité auto-connaissante”, l’intelligence en soi, la compréhension en soi expérimentée au niveau du mental ; c’est une intelligence qui se comprend en elle-même et c’est aussi le sens de rigpa en tibétain.

 

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