Mahamudra-Dzogchèn : présentation, intégration, réalisation

Lama Denys rinpoché

Si dans la présentation de Mahamudra-Dzogchèn nous mettons l’accent sur les sens, c’est que nous avons en général une très forte tendance à être coupés de notre sensorialité. La pratique essentielle de Mahamudra-Dzogchèn demande de se relâcher, de relâcher le mental. Plutôt que de percher dans sa tête comme nous avons tendance à le faire habituellement, il s’agit de se laisser tomber, de descendre dans le corps en intégrant toute l’expérience sensorielle. C’est un aspect de ce qui se nomme en tibétain rangbap. Rang c’est soi, et bap c’est tomber. Rangbap, c’est se laisser tomber, laisser tomber le mental que l’on est dans l’expérience des sens, c’est lâcher les fixations du mental, toutes les tensions, et les blocages, en entrant dans l’expérience des sens, dans la présence immédiate.

Rangbap est aussi synonyme de thamèl gui shépa. Thamèl gui shépa se traduit en anglais par ordinary mind, “esprit ordinaire” ; thamèl signifie ordinaire et shépa a le sens d’esprit, c’est l’esprit comme expérience ou cognition. Thamèl gui shépa, c’est l’expérience ordinaire, ou la cognition ordinaire. Attention ! Ordinaire ne signifie pas ici vulgaire au sens d’habituel. Ordinaire a le sens de ce qui est dans l’ordre naturel, fondamental. Par l’étymologie, vous entendez que dans “ordinaire” il y a “ordre” ; mais l’ordre dont il s’agit ici est l’ordre naturel, l’harmonie fondamentale. L’esprit ordinaire est l’esprit naturel, libre d’artifice, libre de méditation et de toute fabrication du mental. C’est l’esprit “tel quel”, tel qu’il est en lui-même, tel qu’il se présente, brut, sans retouche. “Tel quel” est aussi une façon de traduire le sens de rangbap.

Ainsi thamèl gui shépa, l’expérience ordinaire, la cognition ordinaire est aussi l’état de rangbap. C’est l’expérience ordinaire des sens lorsque celle-ci est ‘dé-saisie’, libre d’appropriation mentale. Dit autrement et simplement, c’est “notre” expérience lorsque nous ne sommes pas dans celle-ci. C’est ici-maintenant sans moi comme observateur.

Rangbap, ou thamèl gui shépa, est aussi la présence d’instantanéité, datar gui shépa, l’état de présence ; c’est l’expérience centrale aussi bien dans les présentations de Mahamudra que de Dzogchèn.

Dans l’introduction à Mahamudra-Dzogchèn, il s’agit d’abord de découvrir cette expérience d’esprit ordinaire, d’état de présence. Le Lama nous la présente et on la reconnaît. Le Lama fait les présentations. L’expérience de thamèl gui shépa c’est être présenté à soi-même, à ce que l’on est déjà.

Ainsi il y a d’abord la présentation, puis il s’agit ensuite de cultiver cette expérience qui est celle de la vie fondamentale ; on apprend à y rester, à l’intégrer, de sorte qu’elle devienne de plus en plus celle de notre vie quotidienne, quoi que l’on fasse et où que l’on soit. C’est ce qui est nommé “l’intégration”. Et finalement lorsque l’intégration est absolue – c’est-à-dire lorsqu’il n’est plus rien qui lui soit autre : que toute la vie est devenue cette expérience, l’état de présence – c’est la réalisation.

Aussi bien dans les traditions de Mahamudra que de Dzogchèn, des phases de pratique se succèdent :

Dans la présentation de Mahamudra, il y a d’abord chiné et lhagtong. Le véritable chiné du Mahamudra que l’on pourrait nommer Mahashamatha est le repos de l’esprit dans l’état de rangbap. Et lhagtong est l’intelligence de la réalité qui habite et se comprend en cet état. La pratique de Mahamudra, à proprement parler, est la conjonction de chiné et lhagtong, la stabilité de l’intelligence immédiate, la continuité de rigpa.

Dans ce contexte la pratique de Mahamudra comprend quatre étapes d’union ou d’unification, ce sont les quatre yoga du Mahamudra. Lorsque l’état de rangbap-thamèl gui shépa, l’état de présence est vraiment reconnu dans l’expérience, au-delà de tout doute, de façon certaine, c’est le début de la première phase d’union ou du premier yoga.

Ce premier yoga est nommé tsétchik, “absorption unique” dans l’état de présence. L’absorption unique en cet état consiste à cultiver et vivre cet état en toute situation. Lorsqu’il est devenu stable, qu’il est une expérience continuelle, se maintenant en toutes circonstances et ce, quoi que l’on fasse, c’est le stade supérieur de ce premier yoga qui comme les suivant comprend trois sous divisions. C’est ce qui est nommé en tibétain tsétchik tchenpo. Le deuxième yoga est nommé threudrèl, “simplicité” ou “au-delà de tout concept”. C’est la réalisation qu’il n’y a rien à rajouter à l’état de présence, qu’il est parfait, spontané et libre en soi.

Le troisième yoga se nomme rotchik “saveur unique”: toute la vie a la saveur de l’expérience d’éveil. Le quatrième yoga se nomme gom mé. C’est l’absence même de méditant, de méditation et de médité. C’est l’épuisement ultime de toute dualité.

La présentation de Dzogchèn est symétrique à celle de Mahamudra. Elle a aussi deux phases, la première se nomme trèktcheu, “couper court”, couper court au mental, “trancher” sans donner suite ; la deuxième se nomme theuguèl, “traversée directe” ou “passage immédiat”. Ces deux phases peuvent être mises en parallèle avec chiné et lhagtong du Mahâmudra.

Trèktcheu est l’expérience primordiale, nue et brute, l’état de présence, rangbap, thamèl gui shépa comme nous en avons déjà parlé. Theuguèl comprend aussi quatre phases qui sont quatre visions, quatre expériences de clarté, de claire lumière : la première se nomme “vision de la réalité en soi” ou “l’évidence de dharmata”, tcheunyid ngeunsoum en tibétain. La deuxième est dite “amplification de l’expérience”, nyam gonpèl. La troisième est “l’immédiateté arrivée à perfection”, rigpa thséphèb, c’est l’intelligence ou l’expérience de l’immédiateté parfaite. Et la quatrième est “l’épuisement même de l’expérience de réalité” tcheunyi zépèï nangoua ; c’est-à-dire que l’expérience qui s’était développée disparaît au-delà de l’expérience, de l’expérimentateur ; c’est l’épuisement final de tout phénomène et de toute conception.

Les phases finales de la quatrième étape, dans Dzogchèn et dans Mahamudra, c’est-à-dire la réalisation de tcheunyi zépè nangoua et le stade supérieur de gom mé, sont la même ultime réalisation qui est celle de l’état de parfait bouddha.

Tradition et transmission sont globalement synonymes : une transmission transmet une inspiration, un courant d’éveil, une influence spirituelle, avec la lettre et l’esprit d’une tradition ; la transmission se vit dans le corps, la parole et l’esprit d’une tradition. Une transmission véritable implique une relation inter personnelle, celle d’un apprentissage, on pourrait dire aussi “formation”. De génération en génération, dans une filiation ininterrompue, l’expérience primordiale, de santé fondamentale, s’est passée, s’est transmise de maître à disciple. Cette expérience primordiale, comme nous l’avons déjà évoqué, est avant les noms et les formes, et avant toutes les particularités religieuses ou philosophiques. C’est l’expérience de la terre primordiale, la terre sacrée ; qui est la terre des Ancêtres. C’est particulièrement l’expérience de tous les grands Ancêtres de la lignée qui nous ont précédés et dont nous héritons dans la transmission. Il y a ainsi un héritage, mais l’héritage n’est pas quelque chose que l’on reçoit pour le posséder, c’est quelque chose que l’on devient en se dépossédant.

Le cœur de la transmission de Mahamudra-Dzogchèn, l’expérience primordiale de l’état de présence est difficile à reconnaître tant elle est proche, difficile à croire tant elle est simple, et difficile à intégrer dans la vie. Non pas qu’elle soit compliquée, au contraire, mais parce que nous sommes compliqués. Et pour quelqu’un de compliqué, rien n’est plus difficile que la simplicité ! Pour que dans toute sa réalité et sa profondeur cette expérience puisse être transmise, il est nécessaire qu’il y ait une relation étroite de personne à personne, une passation, une inspiration, un exemple personnel, on pourrait aussi presque dire une contamination ; la santé fondamentale, l’éveil sont en effet contagieux ! Ce contact personnel est la lignée de transmission dans sa continuité et avec le rattachement qu’elle implique.

La lignée de transmission est associée à la notion de rattachement, de connexion, il s’agit d’être connecté, branché. S’il n’y a pas de contact, l’énergie ne passe pas. Pour prendre un exemple la lignée est comme un fil électrique, il doit être continu, sans discontinuité pour que le courant passe, que l’énergie soit transmise ; si deux fils ne sont pas bien ligaturés, l’électricité ne passe pas et la lampe de l’esprit ne s’illuminera pas.

Donc, il y a traditionnellement des préparations qui développent cette connexion et rendent possible la pleine transmission de cette expérience. Ce n’est pas qu’elle ne soit pas transmissible sans ces préparations, mais c’est plutôt que ces préparations développent la réceptivité. Elles établissent la connexion avec la lignée, et la liaison forte ainsi établie pose la possibilité d’une transmission authentique et effective.

Vous êtes ici quelques anciens, et ceux qui en ont l’aspiration peuvent considérer de commencer la pratique des préparations, les Ngeundros, comme ils sont nommés en tibétain. Il y a de petites variantes, dans différentes approches, mais grosso modo, ils ont quatre, cinq ou six étapes.

La façon dont nous pratiquons les Ngeundros comprend six étapes :

– La première pratique préliminaire est une l’entrée particulière en Refuge, avec des prosternations dans la présence de tous les grands Ancêtres de la lignée résumés dans la personne du Lama source. La pratique se fait aussi certaine fois avec l’arbre du Refuge. L’arbre est un symbole aussi vieux que le monde, il est le lien entre le ciel et la terre. Les branches de l’arbre se déploient dans l’espace, et ses racines diffusent profondément en la terre. Il est enraciné dans le ciel et plonge dans la terre. C’est aussi une croix en trois dimensions marquant l’axe central du ciel et de la terre et les quatre orients. Toute l’arborescence avec ses différents rameaux est constituée par les ramifications des lignées des Ancêtres de la lignée. En général, on met simplement les principaux représentants de la lignée ; ils sont comme les feuilles de l’arbre. L’arbre du Refuge résume la présence de tous les aspects du Refuge. La pratique nous connecte avec la terre des Ancêtres qu’exprime cet arbre. Cette connexion se développe et se vit progressivement ; c’est aussi pour cela qu’il y a différentes pratiques préliminaires.

– La deuxième pratique préliminaire est une pratique spéciale de Bodhicitta, d’éveil du cœur et de l’esprit.

– La troisième est une pratique de dévoilement, de purification, avec Vajrasattva, le Bouddha de la pureté primordiale.

– La quatrième est une forme d’offrande universelle, de don de tout ce qui est moi et mien, dans la pratique du Mandala.

– La cinquième est une pratique spéciale de dissolution des voiles et des obstacles avec l’expérience de “A”.

– Et la sixième est le Yoga du Lama. “Lama” a le sens de Père-Mère, le Lama est le Père-Mère universel : Samantabhadra-Samantabhadri, Vajradhara-Dhatusvara. Le Lama est aussi sur la voie notre Père-Mère spirituel, celui dont nous sommes l’enfant en ce sens, et qui est pour nous la source de la transmission.

Dans le Yoga du Lama, le Lama personne physique et le Lama universel sont dans une position de transparence réciproque, c’est-à-dire que l’un est dans l’autre. La pratique du yoga du Lama établit la connexion, le lien particulier permettant que la passation, la transmission, se fasse pleinement et de façon efficace.

Ces préliminaires, ces préparations, sont fondamentales. En effet le point important n’est pas de recevoir la transmission de Mahamudra-Dzogchèn, mais d’être capable de la pratiquer vraiment en ayant la réceptivité qui rend apte à la pratiquer convenablement. Autrement, rien n’est réalisé et peu importe tous les enseignements et transmissions que l’on peut recevoir. Si le terrain est bien préparé, la graine prend et donne de bons fruits ; si le terrain n’est pas préparé suffisamment pour être rendu fertile, peu importe la qualité de la graine semée : aucune semence ne germe et rien ne pousse.

Si l’on a une réceptivité de surdoué, on peut donc tout de suite entrer dans le cœur de la pratique de Mahamudra-Dzogchèn ; autrement ces préparations sont indispensables. La façon de faire, que nous suivons à la suite de Khyabdjé Kalou Rinpoché, est de présenter d’emblée le cœur de Mahamudra-Dzogchèn – comprenne qui peut ! et ainsi les surdoués ne sont pas brimés – et en même temps de proposer des étapes ; celles-ci permettent à ceux qui ont une réceptivité normale ou moindre de devenir des réceptacles adéquats à la transmission et à sa réalisation. Tous peuvent ainsi être aidés, chacun selon ses besoins.

Questions / réponses

– Comment se fait-il qu’il y ait des maîtres tibétains qui excluent systématiquement la méditation sans support ?

C’est une question de pédagogie. La méditation sans support est plus difficile et plus subtile ; il y a des approches graduelles et d’autres immédiates. Certains enseignants préfèrent n’enseigner qu’une approche très graduelle, mais en général il y a toujours un dosage entre les deux.

Mahamudra-Dzogchèn est le cœur quintessentiel de tous les enseignements du Bouddha. Si l’on a une super-réceptivité, si l’on est surdoué, cette seule pratique est parfaite et peut suffire. Mais il est généralement utile et nécessaire d’avoir des points d’appuis. Les points d’appuis bien utilisés sont alors une aide, et ils se dissolvent finalement dans l’expérience de “point d’appui”: l’absence d’appui, de support, le non-appui. Les appuis sont des béquilles ; c’est très utile quand on est dans le besoin, mais temporairement. Il y a problème si l’appui devient l’ordinaire, si marcher devient béquiller, et encore plus si l’on excluait la marche pour toujours béquiller.

– D’après un maître Dzogchèn que vous connaissez très bien – Namkhaï Norbou – le Dzogchèn est une pratique au même titre que le bouddhisme et le bön.

Personnellement je souscris complètement à la vision de Chögyal Norbou Rinpoché. L’état de présence – qui est le cœur de Dzogchèn et de Mahamudra – est finalement commun à toutes les traditions authentiques et complètes. Dans la tradition bön en particulier, il est un Dzogchèn, comme dans le Dharma ; et il est bien difficile de savoir où commence le Dzogchèn bouddhiste et où s’arrête le Dzogchèn bönpo. Cela va même plus loin : l’état de présence est, je le répète, au cœur de toutes les traditions authentiques et complètes, parmi lesquelles il faudrait aussi compter nombre de traditions primordiales. L’état de présence est universel, il est avant les religions, quelles qu’elles soient ; il en constitue l’essence et lorsqu’elles sont authentiques, il est à la fois leur origine et leur destination. Dzogchèn ou Mahamudra peuvent constituer une voie en elles-mêmes.

Dans Mahâmudra, “l’auto libération” est elle la même que dans le Dzogchèn ?

Auto-libération, rangdreul en tibétain est un terme qui est commun à la terminologie de Mahamudra et de Dzogchèn. Auto-libération signifie que “cela se libère de soi-même”, et aussi que “c’est libre en soi”. L’auto libération se réalise dans la non-méditation, l’absence de méditation, qui est l’absence d’un esprit qui médite pour libérer quelque chose, d’une façon ou d’une autre. La tentative de libération est finalement une aliénation. L’auto libération est non-méditation. C’est d’ailleurs le deuxième principe de la pratique de Mahamudra: “migom”, la non-méditation. Nous avons vu le premier tout à l’heure : “matcheu”, l’absence de contrainte, d’artifice ou de fabrication mentale. Le troisième est la non-distraction, ”mayèn”, c’est-à-dire l’intégration des deux premiers.

 

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