La méditation pour bien vivre ses émotions

Lama Denys Rinpoché

La tradition du Bouddha peut se définir comme une science de l’esprit, une science qui permet de réaliser ce qu’est fondamentalement notre esprit et de développer une relation harmonieuse avec ce qui se vit en celui-ci et autour de nous, dans notre environnement. La pratique de la méditation est le moyen de cette réalisation, ce qui nous apprend à travailler avec le contenu de notre esprit, la matière première que nous sommes et avec tous les phénomènes mentaux et émotionnels auxquels nous sommes continuellement confrontés.

Notre esprit est habité de pensées, d’émotions, et il vit à la fois dans et de ses projections. Pensées, émotions et projections sont trois façons de nommer les productions de l’esprit. Notre mental engendre des formes, des noms, des images, des idées, des conceptions qui définissent les choses, les personnes ou les situations que nous vivons. Ces noms et ces notions que nous appliquons ou projetons sur le réel nous permettent de le décrypter, de l’interpréter ; ils constituent en même temps ce que nous en percevons.

C’est ainsi que nous expérimentons nos projections. Ces conceptions, représentations ou projections, sont ce que l’on nomme traditionnellement, au sens large, des pensées. La notion de pensée dépasse ici ce que l’on entend habituellement par le simple fait d’avoir une pensée ; dans cette acception, toutes les formes de représentations et de projections mentales sont des pensées.

Les émotions sont un cas particulier de pensée qui, en fonction de la situation extérieure et de nos prédispositions intérieures, se trouve investie d’une charge affective particulière. Par exemple lorsque vous pensez à une personne, c’est d’abord une simple pensée. Puis, s’il se trouve que cette personne est votre bien-aimée ou, au contraire, votre ennemi déclaré, la pensée se trouve alors investie par l’attraction et la bienveillance ou à l’inverse, par la répulsion et l’agressivité ; elle devient ainsi une émotion. Lorsque nos pensées, initialement simples représentations du mental, se trouvent ainsi investies d’une charge affective, elles deviennent des émotions. L’émotion est une pensée investie d’un affect qui la charge et l’‘énergise’.

Par projection nous entendons les représentations de notre mental qui découpe, structure et nomme toute notre expérience en un certain nombre de schémas, de formes et de noms, pourvus de propriétés et de fonctionnalités particulières. Ces représentations constituent une interprétation, une carte du terrain de l’expérience, qui nous sert à le comprendre et à nous diriger dans celui-ci. Nous nous représentons le monde dans nos pensées, et cette représentation du monde est notre “projection” car ce que nous expérimentons dans celle-ci n’est pas la réalité telle qu’elle est, mais notre version individuelle de celle-ci. De plus, dans la vision du Bouddha, cette notion de projection est très profonde et dépasse ce que l’on entend habituellement par ce terme dans le contexte psychologique. La projection constitue le monde perçu “extérieurement” et va de pair avec une introjection qui constitue le sujet qui perçoit “intérieurement”. Les deux se posent l’un par rapport à l’autre, dans leur relation réciproque, constituant ainsi l’expérience dualiste sujet-objet, observateur-observé.

Émotions conflictuelles et émotions par participation

Lorsque l’on parle de la méditation comme outil d’un travail sur les émotions, on rencontre très souvent une mauvaise compréhension qui consiste à penser que la pratique de la méditation serait un moyen de développer un état dans lequel nous n’aurions plus aucune émotion, plus aucun sentiment ! Certains pensent que ceux qui pratiquent la méditation essayent de ne plus avoir de pensées ni d’émotions, et ils se disent que cela doit être terriblement ennuyeux ! Les émotions ne sont-elles pas le sel de la vie ?

Cette façon d’envisager la méditation est complètement erronée. La pratique ne consiste pas du tout à ne plus avoir d’émotions, mais à dépasser le caractère conflictuel des émotions habituelles, c’est-à-dire à vivre ses émotions pleinement et harmonieusement, au-delà des conflits et de la dualité. Il s’agit finalement d’une transmutation des passions en énergie de sagesse.

Mais, pour aller plus avant, il serait important à ce point d’établir une distinction entre deux types d’émotions :

– les émotions conflictuelles d’une part,

– les émotions qu’on pourrait appeler “par participation” d’autre part.

Ces deux types d’émotions pourraient aussi être dites, respectivement, “émotions maladives” et “émotions saines”.

Essayons d’abord de comprendre ce qu’est une émotion conflictuelle. Comme son nom l’indique, une émotion conflictuelle est une émotion qui engendre un conflit et qui induit ainsi un état intérieur de perturbation : c’est une émotion perturbatrice. Prenons l’exemple de la colère : elle peut provoquer une situation d’agressivité extrêmement conflictuelle dans laquelle on s’oppose radicalement à ce qui est source de la colère ; on dit non à ce que l’on refuse et l’on s’irrite violemment contre ce mauvais objet. De tels conflits, sous d’autres formes relationnelles, surviennent aussi avec des émotions comme l’attachement, le désir, l’orgueil, la jalousie, l’avidité, etc.

La notion d’émotion conflictuelle correspond à celle d’émotion ou de passion dualiste, une émotion expérimentée par un moi qui entretient une relation d’attraction, de répulsion ou même d’indifférence avec son objet. Il y a le moi et l’autre et entre les deux une tension émotionnelle, une polarisation, moi essayant de suivre, de repousser ou encore d’ignorer son objet. L’émotion est alors d’autant plus forte que cette tension est intense et que la lutte entre le moi et l’autre est fortement polarisée. Cette relation dualiste ou duelle est conflictuelle.

Le deuxième type d’émotion, que nous nommons émotion par participation, est une émotion dont l’intensité, l’énergie, est vécue sans conflit ni dualité. Ce n’est pas une émotion dualiste car elle ne se constitue pas dans l’antagonisme du moi et de l’autre, elle ne se pose pas dans leur opposition. C’est au contraire une émotion qui naît d’une rencontre empathique du moi et de l’autre, de leur communication-communion.

Ce serait par exemple, le type d’émotion que l’on pourrait ressentir dans une attitude authentique d’amour ou de compassion, en laquelle on s’oublie soi-même, s’ouvrant pleinement à l’autre. C’est encore l’émotion que l’on peut éprouver lors d’une expérience de participation pleine à quelque chose de très beau, que ce soit un paysage, une œuvre artistique, musicale ou autre. On est ravi par la beauté de l’expérience en laquelle on s’oublie , l’intensité de ce ravissement révélant une énergie extrêmement profonde et non conflictuelle. C’est une émotion de participation, un moment durant lequel l’ego-observateur se desserre, s’abandonne, se détend, pour entrer dans une pleine participation à la réalité de la situation. Un point très important est que cet état de participation est très intelligent ; il permet d’expérimenter la véritable texture de la situation, ses possibilités et d’y répondre de façon adaptée et harmonieuse.

Accepter… Neutralité bienveillante

La méditation avec les émotions consiste à transformer ou transmuter les émotions conflictuelles en émotions par participation, en les libérant de toutes les fixations et même de la saisie dualiste. Cette transmutation s’opère en apprenant d’abord à cesser de lutter avec l’émotion. Plutôt que de juger qu’elle ne devrait pas être là, plutôt que de lui dire non, en la chassant, la refusant, la pratique de la méditation nous apprend dans un premier temps à l’accepter et l’accueillir, à lui dire oui. Mais ce oui n’abonde pas dans le sens de l’émotion. Il ne s’agit pas non plus de se dire qu’il est juste et bon qu’elle soit là, et par là de justifier que l’on abonde en celle-ci en la défoulant. C’est un oui tout simple qui, simplement, accepte ce qui est, qui accueille avec bienveillance la pensée ou l’émotion qui survient, sans paniquer, sans essayer de prendre de la distance et sans être fasciné ou captivé par celle-ci. On développe ainsi une attitude d’acceptation, de neutralité bienveillante vis-à-vis de la pensée ou de l’émotion.

Ni refouler ni défouler

Capable d’accepter ainsi ses pensées et ses émotions, on apprend à ne pas les suivre. Il s’agit ni de les fuir, ni de les suivre, ni de les chasser, ni de les attirer, ni de les défouler, ni de les refouler. La méditation entretient un état d’ouverture et de vigilance qui permet d’expérimenter pleinement et simplement les émotions, sans les chasser dans la crainte d’être submergé, et sans être fasciné ou emporté par elles. Ni fuir… ni suivre…, c’est la pratique de l’attention sans saisie.

Attention sans saisie… dépossession de l’émotion

La pratique de la méditation Shamatha-Vipashyana (rester tranquille et voir clairement) est cette pratique de l’attention sans saisie. Elle permet peu à peu de développer vis-à-vis de l’émotion une relation d’absence de fixation, une attitude transparente de ‘déprise’, de lâcher prise profond qui évite le développement de l’émotion en mode conflictuel. L’énergie de l’émotion qui a été accueillie avec douceur et bienveillance n’est ni repoussée, ni suivie : elle vient, est, passe, et est passée. Nous découvrons que les émotions nous possèdent dans la mesure où nous les possédons. En nous en dépossédant, nous cessons d’être possédés par celles-ci et sommes de plus en plus libres. En fait, l’emprise qu’a sur nous l’émotion conflictuelle est proportionnelle à la fixation que nous avons sur elle. Pratiquement, l’expérience ouverte de la texture énergétique de l’émotion, telle qu’elle est simplement, dissout son caractère conflictuel et lui permet de se décharger.

Il devient ainsi possible de vivre harmonieusement et librement toutes les émotions, dans toutes les situations, avec tous les états d’esprit que l’on peut rencontrer, même les plus intenses et violents.

Reconnaître la nature de l’émotion

Si l’on est capable de reconnaître l’émotion comme étant juste une émotion, celle-ci perd sa fascination et son emprise sur nous. On la voit alors comme étant simplement le jeu de l’esprit au lieu de la prendre pour quelque chose de spécial, auquel nous attachons une attention particulière, comme nous le faisons habituellement. La reconnaissant ainsi, elle s’atténue et se dissipe. Bien sûr, si vous disiez à quelqu’un qui se met en colère contre vous : “Mon cher, c’est votre émotion”, sa réponse sera sans doute : “Comment, c’est mon émotion ! ? Ce n’est pas mon émotion, c’est votre attitude inadmissible !” En fait, nous réagissons à nos émotions dans la mesure où nous les considérons comme vraies et réelles ; les reconnaître comme de simples phénomènes mentaux permet de se libérer de leur emprise. C’est un autre aspect de la méditation de Shamatha-Vipashyana.

Transmutation de l’émotion…

La continuité de cette pratique conduit à la possibilité de transmutation. Lorsque l’énergie inhérente à l’émotion est libérée de la fixation, de la possession du moi, elle se trouve transmutée en une énergie d’expérience primordiale qui est une expression de sagesse. L’énergie de l’émotion reste mais ce qui était une émotion conflictuelle devient une émotion non dualiste, une émotion de participation, d’empathie.

Ce niveau de transmutation ne peut néanmoins se développer que sur la base de l’acceptation et de la reconnaissance. Il est d’abord essentiel dans notre pratique d’apprendre en premier lieu à reconnaître les émotions. Les ayant reconnues, ayant découvert leur transparence, il nous est ensuite possible de passer au niveau de la véritable transmutation. Au moment où l’on cesse de se fixer sur l’émotion, on découvre un état dégagé en lequel l’énergie de l’émotion se décharge en rayonnant librement. Elle devient une énergie libre dans la mesure où il n’y a plus personne pour la posséder, se l’approprier ou essayer de la maîtriser. Devenue une émotion de participation, son énergie se développe et trouve naturellement, dans sa propre intelligence, une réponse spontanément harmonieuse. C’est alors une émotion éveillée.

Simplement, il s’agit de trouver et de cultiver l’état d’absence de fixation, de non-attachement, de non-possession de l’émotion ; c’est dans cet état d’absence de saisie et de liberté intérieure que se révèle l’intelligence fondamentale qui trouve naturellement une réponse juste aux situations.

Cette approche, une fois réalisée, permet d’utiliser l’énergie même des émotions en la transmutant.

… En les cinq sagesses

Dans la typologie traditionnelle, les émotions conflictuelles sont présentées en cinq familles fondamentales qui sont : désir, aversion, opacité mentale, jalousie et orgueil. Dans la perspective du Vajrayana, ces cinq types d’émotions conflictuelles transmutées deviennent les cinq intelligences primordiales ou les cinq sagesses qui sont les cinq modalités ou expressions de l’intelligence éveillée.

L’agression devient la sagesse semblable au miroir ; l’opacité mentale, la sagesse de la totalité ; le désir-attachement, la sagesse du discernement ; la jalousie, la sagesse toute accomplissante et l’orgueil, la sagesse de l’égalité.

L’auto libération

Nous avons déjà vu que la transmutation s’opère en libérant l’émotion de la fixation qui la possède, cette dépossession, cette ‘dé-saisie’, se réalise en se détendant, en se relaxant dans l’émotion, en s’y relâchant complètement, parfaitement. C’est la base de ce que l’on nomme l’auto-libération des émotions, au sens ou il n’y a pas à les libérer par une activité ou un remède particulier mais simplement à les laisser se libérer d’elles-même dans cette relaxation, libération, fondamentale.

La méditation, voie de libération

Dans ce contexte, la pratique de la méditation est l’ensemble des exercices spirituels qui nous permettent de comprendre l’esprit et ses contenus et de nous libérer de leurs aliénations et illusions. Une première approche intellectuelle est utile mais c’est surtout la pratique méditative qui permet, en travaillant avec l’expérience même des pensées, émotions et projections, de reconnaître leur nature et ainsi de nous libérer de leurs illusions. La pratique de la méditation nous permet ainsi d’être de moins en moins conditionnés par nos pensées, de moins en moins en proie à nos émotions et esclaves de nos projections. C’est pourquoi on en parle comme d’une voie de libération.

Comprenons bien que le travail de transformation des émotions s’opère au sein d’une pratique ; il ne s’agit pas d’une théorie, d’une démarche intellectuelle ou philosophique, mais bien d’un apprentissage et d’un entraînement. La méditation est l’outil du cheminement spirituel et du travail avec les émotions. Dans la pratique on en distingue deux volets complémentaires :

– la méditation assise,

– la méditation dans l’action.

La méditation assise

Elle se développe, comme son nom l’indique, assis sur un coussin, au calme, dans un endroit isolé, avec une posture, en suivant des instructions particulières comprenant généralement l’attention au souffle.

On y apprend à se désinvestir des pensées et des émotions en portant l’attention sur un support comme le souffle. Pour commencer, plutôt que de nous fixer sur nos pensées et nos émotions et de réagir par rapport à celles-ci, nous apprenons à n’être attentif qu’à notre souffle, à être complètement présent à celui-ci. Nous apprenons à être pleinement présents à notre respiration, et plus particulièrement à l’expiration, dans un moment d’ouverture et de lâcher prise, conduisant à découvrir un état sans appui. Plus nous sommes capables de développer cette attention précise et complète à notre souffle, plus il nous est possible de nous dégager de la fascination qu’exercent habituellement sur nous pensées et émotions. Lorsqu’une certaine aptitude d’attention dégagée a ainsi été développée dans le contexte privilégié de la méditation assise, l’expérience acquise est transposée dans les situations de la vie quotidienne. C’est la méditation en action ; nous y apprenons à ne pas nous fixer sur les pensées et les émotions vécues dans les situations auxquelles nous sommes confrontés à chaque instant.

La méditation dans l’action

C’est l’intégration de l’état d’absence de fixation, l’attention sans saisie, dans le contexte de la vie quotidienne. Ce dégagement des pensées et des émotions révèle une qualité de présence lucide et d’intelligence ouverte qui permet d’agir d’une façon fondamentalement juste et précise, dans le retrait des projections et a priori, en relation directe et en harmonie avec la réalité des situations.

Enseignement donné à Chamonix en octobre 1987

 

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