L’intelligence est le coeur de la compassion

Lama Denys Rinpoché

La compassion authentique n’est pas égocentrée. Toute ouverte, elle est indissociable de l’intelligence qui permet le dépassement des expériences dualistes.

Les deux aspects fondamentaux et indissociables de la tradition du Bouddha sont intelligence et compassion, prajña et karuna.

L’intelligence est vivre l’absence de soi, d’ego, en la personne, en le sujet-observateur et en les phénomènes, l’environnement. L’intelligence est le dépassement des expériences dualistes en termes de sujet et d’objet, ce qui signifie aussi, naturellement, le dépassement d’une expérience égocentrée. L’expérience égocentrée dont nous parlons est beaucoup plus fondamentale qu’une simple attitude égoïste ; c’est la perception profondément « ego-centrée » que nous avons du monde avec, au centre, « moi », l’observateur, et à la périphérie, « l’autre », c’est-à-dire quelque chose perçu comme extérieur. C’est dans cette expérience égocentrée que se développent toutes les attitudes passionnelles : le point de référence central qu’est l’ego veut attirer vers lui, dans son territoire, tout ce qu’il juge agréable et désirable, écarter de lui tout ce qu’il juge indésirable ou impropre, et ignorer ce qu’il considère comme indifférent. Ces trois attitudes d’attraction, de répulsion et d’indifférence, qu’on appelle les trois poisons de l’esprit, sont les trois types de relations fondamentales qui se développent entre les deux pôles de la dualité sujet-objet.

La compassion authentique demande aussi de ne pas être égocentré. Pour aimer véritablement l’autre, quel qu’il soit ou quoi qu’il soit, il est nécessaire d’être ouvert et réceptif à celui-ci. Dans cette ouverture, il est alors possible de participer à sa réalité, de com-pâtir, c’est-à-dire étymologiquement, « de souffrir avec » ou de partager ce qu’il est. C’est ainsi que l’on peut comprendre ce dont il a véritablement besoin et lui répondre de façon bienveillante et intelligente.

Sans cette dimension de non-ego, l’amour s’expose à toutes sortes de déviations égotiques et corrompues. La forme la plus caricaturale serait le sentiment de détenir « la vérité », de savoir ce qui est bon pour autrui et, à partir de cette certitude et au nom de l’amour, d’essayer de lui faire entendre raison, de gré ou de force. A la limite, plus on l’aimerait ou prétendrait l’aimer, plus notre attitude pour lui inculquer « la vérité » serait forcenée et agressive. Cette forme d’amour est simplement motivée par le désir de transformer l’autre en une réplique de notre ego, ce n’est pas un amour authentique. L’amour, la compassion véritable va de pair avec un effacement de l’ego, une qualité d’abnégation, de don de soi : d’abandon et d’ouverture.

Dans la pratique du Dharma, l’amour et la compassion sont envisagés aux niveaux relatif et ultime. Le niveau relatif ou relationnel – ces deux termes étant synonymes – consiste à renverser l’attitude égocentrée habituelle en apprenant à considérer l’autre comme aussi important, et même plus important, que soi-même.

Toutefois, cet amour, bien qu’ayant une dimension universelle, est encore relatif ou dualiste. La forme ultime de l’amour est une participation immédiate à la réalité de l’autre, c’est une expérience en laquelle il n’est plus de distinction entre moi et l’autre. C’est à ce niveau qu’amour et connaissance se rencontrent : au niveau ultime, il n’y a qu’une seule et même expérience non duelle.

Pour préciser ce que nous entendons par amour et compassion, il est intéressant de revenir au tibétain. Plusieurs termes peuvent rendre ces notions.

– « tsé oua » (écrit : brtsé ba) est un amour ordinaire qui peut contenir un certain sentiment d’attachement, de miséricorde et de pitié envers un plus faible ou quelqu’un en difficulté.

– « djam pa » (écrit : byams pa, sanskrit : mâitrî) est « le désir qu’autrui soit heureux ».

C’est l’attitude d’un esprit spontané et accueillant, amical, sincère, attitude d’acceptation de l’autre, de bienveillance.

– « nying djé » (écrit : sñing rjé, sanskrit : karuna), traduit habituellement par « compassion » signifie dans ses deux syllabes : noblesse de cœur.

La compassion est le remède à un esprit totalement malveillant, remède qui consiste en la pensée : « Puissent tous les êtres être libérés de la souffrance de la maladie et des autres souffrances qui les tourmentent ».

Ce terme trouve un développement dans la forme la plus profonde d’amour qui est « thoukjé mangapa » (écrit : thougs rje ma ‘gags pa). « Thouk » est l’honorifique de « nying » et « mangapa » signifie sans entraves », sans blocages , les blocages et entraves étant finalement les fixations habituelles qui nous font vivre dans notre monde avec ses peurs, ses intérêts et ses passions. Nous voyons ici comment l’ouverture sans limites de la compréhension de la vacuité et la compassion sans entraves coïncident : « thoukje mangapa » est la compassion spontanée qui se déploie d’elle-même, libre des limitations habituelles.

Notons, pour étayer cela, les trois niveaux d’amour et de compassion selon leur objet :

– en référence aux êtres : il s’agit de la gentillesse et de la douceur les plus simples, et de la capacité de dévouement à l’autre, qu’a celui qui sait prendre part à la souffrance de l’autre.

– en référence à la réalité : elle est plus profonde. Elle voit la situation illusoire dans laquelle sont les êtres, comment ils aspirent au bonheur et à éviter la souffrance et comment, dans leur confusion, ils s’empêtrent dans le filet de leurs projections.

– sans référence : au-delà de la référence d’un sujet, d’un objet, d’une intention, se trouve la compassion non conçue, non délibérée, de l’expérience éveillée. Il n’y a plus là quelqu’un aimant quelqu’un d’autre, la relation dualiste est dépassée.

Exergue 1 : Sans cette dimension de non-ego, l’amour s’expose à toutes sortes de déviations égotiques et corrompues.

Exergue 2 : La forme ultime de l’amour est une participation immédiate à la réalité de l’autre ; c’est une expérience en laquelle il n’est plus de distinction entre moi et l’autre

 

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