Voir apparaître dans le visage de notre souffrance, le visage secret de notre délivrance

Sofia Stril-Rever

Dans ce commentaire de l’enseignement du Bouddha, qui prend pour exemple un homme blessé par une flèche empoisonnée, Sofia Stril-Rever dévoile la souffrance extrême d’une souffrance en nous qui ne se reconnaît pas. Le silence de l’Éveillé, se taisant volontairement sur les quatorze vues impénétrables de la métaphysique, guérit les blessés que nous sommes, ignorant la réalité même de notre blessure.

Notre orgueil est à la fois la flèche empoisonnée et la blessure

Au moine Mâlunkyâputta, son disciple, tourmenté par les énigmes concernant l’au-delà de la vie, et qui le pressait de donner des éclaircissements, le Bouddha répondit : « Je ne me suis pas prononcé sur les « grands problèmes* » parce que la connaissance de ces choses ne fait faire aucun progrès dans la voie de la sainteté, parce que cela ne sert pas à la paix et à l’illumination. Ce qui sert à la paix et à l’illumination, voilà ce que l’Éveillé enseigne aux siens : la vérité sur la douleur, l’origine de la douleur, la suppression de la douleur, le chemin qui mène à la suppression de la douleur. C’est pourquoi, Mâlunkyâputta, ce qui n’a pas été révélé par moi, que cela demeure irrévélé, et ce qui a été révélé, que cela soit révélé. »*

Et pour illustrer cette argumentation, le Bouddha eut recours à l’exemple suivant : « Un homme a été frappé par une flèche empoisonnée ; sur-le-champ ses amis et ses parents ont appelé un habile médecin. Qu’arriverait-il si le malade se mettait à dire : “Je ne veux point laisser panser ma blessure jusqu’à ce que je sache quel est l’homme qui m’a frappé, si c’est un noble ou un brahmane, un marchand ou un intouchable ?” ou s’il disait : «“Je ne veux pas me laisser panser jusqu’à ce que je sache comment s’appelle l’homme qui m’a frappé et de quelle famille il est, s’il est grand ou petit ou de taille moyenne et quel aspect a l’arme dont il m’a frappé ?” Comment cela finirait-il ? L’homme mourrait de sa blessure ».

Lorsque Mâlunkyâputta et nous-mêmes posons ces grandes questions métaphysiques, nous sommes semblables au blessé qui prend le risque de mourir plutôt que d’être soigné. La flèche empoisonnée dont nous sommes transpercés est l’orgueil de notre esprit qui, en réalité, nous donne la mort, qui est à la fois l’agresseur et la victime, la flèche empoisonnée et la blessure. Nous croyons trouver le salut alors que nous nous condamnons, faute de reconnaître la gravité de notre mal et l’urgence qu’il y a pour nous à recevoir des soins. Même en présence du Maître, le médecin suprême, nous entretenons l’illusion d’avoir besoin d’autre chose que du remède qu’il nous offre.

Au miroir du silence de l’Éveillé

Pareils au blessé ignorant la réalité de sa blessure, ou pareils au malade ignorant la réalité de sa maladie, nous prétendons diagnostiquer, mieux que le médecin, de quel mal nous souffrons. Atteints des poisons mortels que sont l’ignorance et le désir d’existence qui en découle, nous faisons comme si nous n’avions pas besoin de l’enseignement du Bouddha sur la délivrance.

Le silence de l’Éveillé, se taisant volontairement sur les quatorze vues impénétrables de la métaphysique, est un enseignement dans l’enseignement :

« Ô moines, beaucoup est ce que j’ai appris, très peu ce que j’ai enseigné. Cependant je n’ai pas fait comme font les maîtres qui ferment le poing et gardent pour eux leurs secrets : car je vous ai enseigné ce qui vous était utile, je vous ai enseigné les quatre vérités ; je ne vous ai pas enseigné ce qui vous était inutile ».

Au miroir du silence de l’Éveillé, se réfléchissent seulement notre orgueil-ignorance et la souffrance extrême de cette souffrance en nous qui ne se reconnaît pas.

Au miroir de ce silence, voir apparaître le visage de notre souffrance, nous révélera peut-être enfin le visage secret de notre délivrance.

* « Les grands problèmes », ou les quatorze vues impénétrables, encore appelés les points réservés, sont quatorze points de métaphysique, qui établissent une proposition et son contraire, sur lesquels le Bouddha refusa de statuer ou de constituer un corpus dogmatique, à la manière des fondateurs de religions révélées.

Le texte de Sofia Stril-River est extrait de l’Introduction de son livre Tantra de Kalachakra, Le Livre du corps subtil, Ed. Desclée De Brouwer

Exergue 1 : Atteints des poisons mortels que sont l’ignorance et le désir d’existence qui en découle, nous faisons comme si nous n’avions pas besoin de l’enseignement du Bouddha sur la délivrance.

 

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