La magie naturelle à la fin du Moyen-Âge et à la Renaissance

Pierre Hadot

Dans une étude historique sur l’idée de nature, prenant comme fil conducteur l’aphorisme d’Héraclite “la nature aime à se cacher”, le philosophe Pierre Hadot présente la notion de magie naturelle et la vision d’un monde enchanté qui la sous-tend. Il conclut son essai par une perspective séduisante : “la nature elle-même est art” et nous invite à en faire l’expérience directe.

À partir de la fin du XIIe siècle, jusqu’au XVIe siècle, une abondante littérature magique se développe dans l’Occident latin : ce sont, en grande partie, des ouvrages traduits de l’arabe. Au Moyen Âge, surtout finissant, et à la Renaissance se dégage peu à peu la notion d’une “magie naturelle”. Cette idée s’impose à partir du moment où l’on pense pouvoir donner une explication naturelle, presque scientifique, des phénomènes que l’on croyait jusqu’alors être l’œuvre de démons qui auraient été les seuls connaisseurs des secrets de la nature. La magie naturelle admet que les hommes peuvent, eux aussi, connaître les vertus occultes des choses. L’aide des démons n’est pas nécessaire pour utiliser les virtualités secrètes, cachées dans le sein de la nature. Il faut découvrir, pour cela, les influences astrales, les qualités occultes des animaux et des plantes, et les sympathies et antipathies qui existent entre les êtres de la nature.

Au Moyen Âge, cette notion s’esquisse, au début du XIIIe siècle, chez Guillaume d’Auvergne qui rapproche les démarches de la magie naturelle de celles de la médecine. Roger Bacon, dans son opuscule Sur les œuvres secrètes de l’art et de la nature (1260), continue à réserver le nom de “magie” à la magie démoniaque, mais il laisse entendre que la “science expérimentale”, “l’art usant de la nature comme d’un instrument”, peut produire des effets bien plus extraordinaires que ceux de la magie.

La magie naturelle fait son apparition définitive avec Marsile Ficin, qui reprend à cette occasion, en les transformant, des idées plotiniennes. Plotin avait déjà proposé une explication purement physique de la magie. Les sortilèges de la magie, disait-il, ne sont pas plus surprenants que la magie de la nature dont la musique est une des meilleures illustrations. Car le premier magicien, c’est l’Amour qui attire les êtres les uns vers les autres. C’est cette sympathie universelle qui rend possible toute magie. Les actions artificielles de la magie semblent provoquer un changement dans le cours des choses, mais elles ne sont qu’une utilisation, par le magicien, des actions et réactions naturelles qui s’exercent entre les parties du monde. “Sans même que quelqu’un n’exerce de pratique magique, dit Plotin, il y a [dans l’univers] beaucoup d’attractions et d’enchantements.” De nombreux processus naturels semblent des processus magiques parce qu’ils s’exercent à distance, par exemple, des cordes musicales, mises en harmonie, se mettent à vibrer, lorsqu’on frappe l’une d’entre elles. Cette magie immédiate et spontanée, c’est tout simplement la magie de l’amour. Les jardiniers “marient” — telle est l’expression consacrée dès l’Antiquité — la vigne à l’orme. Mais, ce faisant, ils ne font que favoriser l’affinité naturelle, l’amour qui, en quelque sorte, lie les deux plantes. Être dans le monde sensible, c’est en effet être condamné à subir toutes ces influences réciproques et lointaines qui s’exercent entre toutes les parties de l’univers, c’est donc être soumis à la passion. Même les astres, en tant que parties de l’univers, subissent des affections et des passions, d’une manière inconsciente d’ailleurs. C’est ainsi qu’ils exaucent les prières ou sont “charmés” par les pratiques magiques, sans qu’ils s’en rendent compte, absorbés qu’ils sont dans l’impassibilité de la contemplation. C’est l’interaction universelle qui est donc, pour Plotin, la magie de la nature :

« Tout ce qui est en relation à un autre est fasciné par cet autre. Car ce avec quoi il est en relation le fascine et le meut. » (…)

Une idée : la nature est art et l’art, nature, l’art humain n’étant ainsi qu’un cas particulier de l’art de la nature ; idée qui nous permet, je crois, de mieux comprendre à la fois ce que peut être l’art et ce que peut être la nature. Une expérience : celle de Rousseau, de Goethe, d’Hölderlin, de Van Gogh, de bien d’autres encore ; l’expérience qui consiste à prendre conscience intensément du fait que nous faisons partie de la nature, qu’en ce sens nous sommes nous-mêmes cette nature infinie et indicible qui nous englobe totalement. Rappelons-nous Hölderlin :

« Ne faire qu’un avec toutes choses vivantes, retourner, par un radieux oubli de soi, dans le Tout de la Nature »

Rappelons-nous Nietzsche :

« Aller par-delà moi-même et toi-même.
Éprouver d’une manière cosmique. »

Extrait de Le Voile d’Isis, essai sur l’histoire de l’idée de nature, de Pierre Hadot, Gallimard 2004

 

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