L’écologie éclatée

Jacques Brosse

Au terme d’une étude historique sur les relations entre la philosophie et la science, Jacques Brosse relate comment est née l’écologie scientifique dans le sillage de Darwin. Cette discipline demeure encore aujourd’hui marquée par une méthodologie cartésienne aux antipodes de l’approche holistique et reste influencée par les secteurs économique et financier défendant un développement qui est en passe de ruiner la planète.

En 1866, Darwin reçut la visite d’un naturaliste allemand, E.H. Haeckel (1834-1919), professeur à l’université d’Iéna, qui devint l’un des ses partisans les plus fougueux et tenta, fort aventureusement, d’étendre encore le champ de l’évolutionnisme, en publiant de nombreux travaux, dont L’Anthropogénie ou histoire de l’évolution humaine, ainsi que des ouvrages de vulgarisation qui furent en leur temps fort populaires. Le nom de Haeckel serait bien oublié, s’il n’avait forgé en 1860 un néologisme promis à un grand avenir, l’écologie (du grec oikos, “maison, habitat, demeure”), pour désigner une science nouvelle qui étudierait les rapports entre les organismes et le milieu dans lequel ils vivent. Cette science pluridisciplinaire n’est encore aujourd’hui qu’en voie de constitution.

On pourrait penser que les multiples subdivisions de la “biologie de la nature” ne résultent que de sa pluridisciplinarité et seraient de ce fait inévitables. Ce serait se fier aux apparences. Comme la plupart des sciences, l’écologie est la victime du fractionnement et même de l’émiettement de la recherche issus de la méthodologie cartésienne. (…)

Dans l’état actuel de l’écologie, cette méthode a multiplié les “auto-écologies”, autrement dit les observations sur les relations d’une espèce particulière avec son milieu, sans même envisager une “synécologie” récapitulative qui étudierait enfin l’ensemble des peuplements et des interactions des espèces dans un écosystème donné : elle aboutit aussi à la position irréaliste qui consiste à étudier d’une part les associations végétales et d’autre part les associations animales, tout en les considérant évidemment comme interdépendantes. La méthode en cours retarde indéfiniment l’énoncé panoramique que l’on serait en droit d’attendre et qui, seul, rendrait l’écologie démonstrative : le fonctionnement des ensembles d’écosystèmes, les “biômes”, et de l’ensemble de ceux-ci, la “biosphère”, ce qui seulement permettrait de déterminer les conditions de l’équilibre biologique terrestre, et, par là, celles de la survie ou non de l’humanité.

On peut se demander si une telle carence est innocente. Il existe en effet une incompatibilité radicale entre l’écologie et l’économie. La société technocratico-financière ne peut laisser divulguer le constat écologique sur l’état actuel de la planète ; or, elle exerce, directement ou indirectement, un étroit contrôle sur tous les moyens de diffusion de l’information. Admettre les données de l’écologie, non seulement entraverait son fonctionnement, mais ébranlerait ses fondations : le mythe universel du progrès indéfini, de la “croissance” illimitée, qui engendre un optimisme aveugle, soigneusement entretenu par un système cynique de surproduction-surconsommation, fondé sur le profit des uns et la convoitise des autres, également illimités, avec pour résultat une inégalité croissante entre riches et pauvres dans les pays surindustrialisés et entre ceux-ci et les pays exploités, benoîtement dénommés “pays en voie de développement”. (…) La “mondialisation”, telle qu’elle se prépare, ne pourra que creuser davantage le fossé qui sépare et protège, pour le moment, une “élite”, celle de l’argent, de plus en plus minoritaire, d’une masse croissante d’exclus.

Dans ces conditions, peut-on encore parler de progrès et considérer comme ses “retombées” inévitables la destruction accélérée des ressources naturelles, la pollution généralisée et universelle ou l’accumulation des déchets atomiques, pour ne mentionner que quelques-uns des problèmes vitaux que dénonce vainement l’écologie ? “Les limites qui s’opposent à une croissance matérielle indéfinie peuvent être plus ou moins repoussées, moyennant un coût économique et écologique sans cesse accru. Il suffit d’être un peu attentif pour comprendre qu’elles sont finalement irréductibles. Faut-il s’en désespérer ? Non, si nous parvenons à prendre la mesure de ces limites, à les intégrer symboliquement et à nous appuyer sur elles pour créer du nouveau et aller de l’avant. Ce sera très difficile. Pourquoi ne serait-ce pas passionnant ?” écrit le physicien et historien des sciences Loup Verlet.

La promesse d’affranchissement s’est finalement réalisée dans l’asservissement. L’homme a cessé de maîtriser la technique, c’est elle qui aujourd’hui le maîtrise. Déraciné, “dénaturé”, l’homme ne peut que se déshumaniser. Il est devenu non plus même “l’homme machine”, mais “l’homme outil”. “Dans tous les domaines de l’existence, écrivait dès 1955 Heidegger, l’homme [se trouve] de plus en plus étroitement cerné par la force des appareils techniques et des automates. Il y a longtemps que les puissances qui, en tout lieu et à toute heure, sous quelque forme d’outillage que ce soit, accaparent et pressent l’homme, le limitent et l’entraînent, il y a longtemps, dis-je, que ces puissances ont débordé la volonté et le contrôle de l’homme, parce qu’elles ne procèdent pas de lui.” II serait urgent, ajoute Heidegger, d’en revenir au “monde de la vie” (Lebenswelt), qui est aussi “espace de jeu” (Spielraum). L’évolution a conduit à une régression anthropologique : l’homo sapiens s’est effacé devant le très entreprenant homo faber, maître sadique de son esclave consentant, l’homo economicus.

Extrait de Retour à l’origine Itinéraire d’un naturaliste zen, de Jacques Brosse, Plon 2002

 

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