Le filet de joyaux d’Indra

Tu Shun

Dans ces questions-réponses, Tu-shun, premier patriarche de l’école bouddhique chinoise Hua Yen, expose les vues de l’Avatamsaka Soutra, texte de référence de son école appartenant au troisième cycle d’enseignement du Bouddha. Bien avant que la science moderne ne commence à le reconnaître, l’Avatamsaka Soutra met en évidence, à travers l’image du Filet d’Indra, l’interconnexion de toute chose dans l’univers appréhendé dans sa dimension holistique. C’est la prise en compte de cette interdépendance au niveau de notre biosphère qui fonde l’approche écologique contemporaine.

Les choses étant ainsi, que dire de la connaissance ?

La connaissance s’accorde aux choses, participe de la même et unique réalité, faite de conditions, s’unissant tacitement, sans rien rejeter, apparaissant spontanément, non pour autant sans avant ni après. Ainsi le Soutra dit :

« La sphère de l’œil universel, le corps pur, cela je vais à présent l’exposer; écoutez attentivement ».

A titre d’explication, l’ « oeil universel » est l’union de la connaissance et de la réalité, révélant instantanément toute chose. Il est donc clair que la réalité ne peut être perçue que par l’oeil universel et n’est la sphère d’aucune autre connaissance. La « sphère » désigne les choses. Ceci illustre comment les multiples phénomènes s’interpénètrent tout comme dans le monde du filet de joyaux d’Indra – toujours et encore à l’infini. Le corps pur illustre comment toute chose, ainsi que mentionné plus haut, participe simultanément à toute autre. Fins et débuts résultant de conditions collectives, il est impossible d’en esquisser le tracé – l’esprit connaissant ne dispose d’aucune base sur laquelle s’appuyer.

Pour revenir au céleste filet de joyaux de Kanishka ou Indra, empereur des dieux, il est nommé filet d’Indra. Ce filet impérial est entièrement fait de joyaux : parce que les joyaux sont purs, ils se réfléchissent l’un l’autre, l’image de chacun se reflétant dans les autres, reflet après reflet, à l’infini, apparaissant tous simultanément en l’un, et ainsi pour chacun – ultimement, il n’y a ni allée ni venue.

Tournons-nous à présent un moment vers l’ouest, sélectionnons un joyau et examinons-le. Ce joyau réfléchit l’image de la totalité des joyaux – et tout comme il en est ainsi de ce joyau, il en va de même pour tout autre : le reflet est multiplié encore et encore à l’infini. Ces reflets multipliés à l’infini sont tous présents en un joyau et y apparaissent clairement – les autres ne gênent en rien. Si vous siégez en un joyau, alors vous siégez en tous les joyaux de toutes les directions, d’innombrables fois. Pourquoi ? Parce qu’en un joyau sont présents tous les joyaux. Si tous les joyaux ne font qu’un, alors vous siégez également en tous. Et l’inverse s’applique à l’ensemble si vous suivez le même raisonnement. Puisqu’en un joyau vous allez en tous les joyaux sans le quitter, alors en la totalité des joyaux vous entrez en un joyau sans la quitter.

Si vous dites que l’on accède à tous les joyaux à partir d’un seul sans quitter celui-ci, comment est-il possible d’entrer en tous ?

C’est précisément en ne quittant pas ce joyau que vous pouvez entrer en tous les joyaux. Si vous le quittiez pour entrer en tous les joyaux, vous ne pourriez entrer en tous les joyaux. Pourquoi ? Parce qu’en dehors de ce joyau il n’y en a pas d’autre qui soit distinct.

S’il n’y a pas d’autres joyaux que ce joyau, alors ce filet n’est fait que d’un joyau. Par conséquent, comment pouvez-vous dire qu’il est fait de plusieurs joyaux reliés ?

C’est précisément parce qu’il n’y a qu’un joyau que plusieurs peuvent êtres joints pour former un filet. Pourquoi ? Parce que ce seul joyau constitue le filet – en ce sens que si vous retirez ce joyau, il n’y a plus de filet.

S’il n’y qu’un joyau, comment pouvez-vous parler d’en faire un filet ?

Relier ensemble plusieurs joyaux pour en faire un filet mène en soi à un joyau. Pourquoi ? « Un » est l’aspect de la totalité, contenant en soi la multiplicité. Puisque tout n’existerait pas s’il n’existait un, ce filet est donc fait d’un joyau. Le tout accédant au un peut se concevoir de cette façon.

Bien que le joyau à l’ouest contienne tous les joyaux de toutes les directions dans leur globalité, sans omission, il y a des joyaux dans toutes les directions. Comment pouvez-vous dire que le filet n’est fait que d’un joyau ?

Tous les joyaux des dix directions sont en totalité dans le joyau de l’ouest. Pourquoi ? Le joyau de l’ouest est tous les joyaux des dix directions. Si vous ne croyez pas que le joyau à l’ouest est tous les joyaux des dix directions, marquez-le juste d’un point. Lorsqu’un joyau est marqué d’un point, il y a des points sur tous les joyaux des dix directions, nous savons que tous les joyaux ne sont qu’un. Si quelqu’un dit que tous les joyaux des dix directions ne sont pas un joyau à l’ouest, comment cette personne pourrait-elle marquer simultanément d’un point tous les joyaux des dix directions ? Même en autorisant le marquage universel de tous les joyaux des dix directions, ils ne sont qu’un joyau. Puisqu’il en est ainsi, en partant de celui-ci [le joyau à l’ouest], alors il en est de même en partant de tout autre – multiplié à l’infini, chaque point est le même. C’est obscur et difficile à appréhender : quand un est complet, tout est accompli. Une telle métaphore subtile s’applique aux choses pour nous aider à réfléchir à leur sujet, mais les choses ne sont pas ainsi ; ce qui est comparable est semblable à ce qui ne l’est pas mais ici il y a ressemblance d’une certaine façon, alors nous l’utilisons pour nous exprimer. Que signifie ceci ? Seuls les reflets des joyaux s’interpénètrent les uns les autres – pas leur substance. Les choses ne sont pas ainsi, parce que leur substance entière se fond complètement. Le livre sur l’origine naturelle dans le Soutra Hua-yen dit :

« Pour faire le bien des êtres sensibles et leur faire tous comprendre, des exemples incomparables sont utilisées pour illustrer la véritable réalité. Un enseignement aussi subtil que celui-ci est difficile à appréhender même au cours d’incommensurables éons; seuls à ceux montrant persévérance et sagesse est accessible la matrice de la question fondamentale de l’ainsi. »

Le soutra dit :

« Ce qui est incomparable est utilisé comme comparaison. Ceux qui pratiquent devraient accorder leur esprit avec les comparaisons. »

Des pratiques passées du Bouddha Vairocana
Naquirent des océans de champs purs.
Incommensurable, innombrable, sans limites,
Il imprègne abondamment tout espace.
Le corps de réalité du Bouddha est inconcevable;
Sans forme, sans distinction, sans comparaison.
Il manifeste des formes matérielles pour le bien des êtres.
Dans les dix directions ils reçoivent son enseignement,
Nulle part non manifeste.
En les atomes de tous les champs de Bouddha
Vairocana manifeste une énergie se nourrissant d’elle-même,
Promettant le son retentissant de l’océan de la Bouddhéité
Pour apprivoiser toutes les formes d’êtres sensibles.

Extrait de Dharma rain, Sources of Buddhist environnementalism, Shambhala Boston 2000. Traduction de Jean-Eric Wysocky.

 

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