Montagnes et eaux

Nan Shan

Un jour, Nan Shan a dit :

Jardiniers !
Notre nature profonde demande à s’exprimer, et elle s’exprime inconsciemment, naturellement, au contact des montagnes et des eaux, au contact de la nature.
Les nuages qui courent dans le bleu du ciel, l’eau du torrent qui cascade de roche en roche, les oiseaux et les fleurs, voilà le véritable visage du Tao.
On part en promenade, le bâton sur l’épaule, on sort des murs de la ville, on s’éloigne des habitations. Au rythme des pas sur le sentier de montagne, les soucis peu à peu disparaissent. Dans un vallon moussu, marche solitaire au milieu des bambous géants. Parmi les chaumes lisses et les verts feuillages, la spiritualité s’épanouit inconsciemment. C’est la bodhi !
Au pied d’une cascade blanche qui tombe de mille pieds à travers un paysage de pins accrochés à la roche, on s’assied jambes croisées sur un rocher poli par les eaux. Les oiseaux viennent sur la rive, font leur toilette dans une vasque d’eau claire, s’ébrouent et s’envolent au-dessus des cimes. Il n’y a plus que le bruit sans fin des cataractes immobiles, dominées des hauts pics s’estompant dans la brume. Voilà le visage originel !
Un rayon de soleil perce dans une clairière à l’herbe fine, une digitale s’érige sur un talus dans l’air frais des montagnes, des fraises sauvages tapissent le fossé. Le voyant exprime le vu, le vu exprime le voyant dans le jeu d’une expression mutuelle. Ainsi naît l’art du jardin dans le miroir du connu, au cœur de l’homme.
Les maîtres de l’ancien temps ont fondé temples et monastères dans les montagnes, pourquoi ?
Le langage du silence s’entend dans le silence rompu par une cloche, par le son de la frappe du bois qui appelle les moines à la salle de recueillement assis. Loin du monde de poussières, solitude. Près de l’enceinte du temple, on s’assoit sous un cyprès millénaire au feuillage glauque, écoutant au loin le chant des moines. Assis sur une racine de l’énorme tronc en torsade, on respire l’odeur de résine en contemplant au loin les chaînes rocheuses dressées au-dessus des nuages. Rien n’est dit, et cependant au pied du fût immense qui se dresse vers le ciel, le regard sur les lointains, on connaît l’élévation spirituelle, l’esprit des montagnes et des eaux.
Sur le chemin du retour, pierres moussues au clair de lune. Passé le pont de pierre, c’est la porte de la ville.

Extrait de Dresser des pierres, planter des bambous. Editions Les deux océans, 2002

L’arbre d’éveil

Ses racines plongent dans le sol jusqu’aux enfers,
en lacis, sur la terre, serpentent en réseaux,
rayonnent autour d’un tronc immense
qui monte jusqu’au ciel.
Sa frondaison qui s’étend dans les quatre directions,
porte dix mille feuilles en forme de cœur.
Quand le jour se lève, l’arbre est là.
Quand les femmes vont au puits,
quand le bétail sort, quand les cigales chantent,
l’arbre est là.

Quand montent du sol les odeurs puissantes,
quand la pluie du soir arrive,
l’arbre est là.
Quand la nuit tombe, quand les étoiles deviennent visibles,
quand la lune sort,
dans l’obscurité claire, l’arbre est là.

Depuis l’origine,
l’arbre ne vit nul bouddha.
l’arbre ne connut nul enseignement.
Sans yeux, sans oreilles,
sans sommeil,
sans éveil,
tout autour de lui
passe comme un rêve.

La naissance, la vie, la mort,
tout n’est que poussière qui passe.
Entre ciel et terre
s’élève l’arbre de la bodhi.

Extrait de Nan Shan “Au sud des nuages” Les deux Océans 2001.

 

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