Samaya, l’engagement de l’initiation

Kyabdjé Kalou Rinpotché

Les trois plans de la pratique spirituelle

Base commune à tous les degrés d’engagement, celui du refuge est le support sur lequel tous les autres peuvent être érigés par la pratique du bouddha-dharma. La notion d’engagement, d’investissement ou d’implication dans la pratique, peut ensuite être envisagée sur trois plans :

– Celui du hinayana, niveau extérieur de pratique qui concerne notre mode de vie individuel en tant qu’expression de la recherche de l’éveil et de la libération ;

– Un niveau intérieur de motivation afférant au vœu de bodhisattva et à la discipline du mahayana ;

– Enfin l’aspect secret ou ésotérique du lien tantrique, que nous développerons un peu ici.

Le lien spirituel associé à l’initiation

Le processus d’initiation nous introduit formellement à la voie du vajrayana, aussi est-il considéré comme le moment à partir duquel notre engagement en celui-ci est effectif. Le lien spirituel associé à l’initiation est un sujet très vaste à développer : la littérature traditionnelle fait référence à quatorze engagements majeurs, huit secondaires, et, dans certaines classifications, à trente et un aspects de l’engagement du corps, de la parole et de l’esprit. Certains textes font état d’une classification tellement détaillée qu’ils énumèrent un million cent mille vœux faisant partie du lien tantrique.

Les quatorze engagements racines

Néanmoins, les considérations les plus importantes, pour quelqu’un qui se soumet à la pratique du vajrayana, sont les quatorze transgressions racines (1). Elles sont généralement énumérées dans un ordre spécifique parce que la première est considérée comme plus grave que la deuxième, la deuxième plus que la troisième, etc. Quelqu’un qui est engagé dans la pratique du vajrayana doit s’efforcer de préserver ces quatorze engagements autant que sa situation le lui permet.

1. Ne pas contredire son lama

La relation avec le lama peut être incroyablement puissante en termes de bienfaits de la conscience qu’elle peut engendrer chez le pratiquant. Dans la pratique du vajrayana, une fois établie la relation avec un lama authentique, l’éveil réel et intégral du maître importe moins que la conviction du disciple le considérant comme tel car, plein d’une telle confiance, l’étudiant peut recevoir les mêmes bienfaits que s’il était en présence d’un bouddha pleinement éveillé. La première transgression racine serait de contredire son lama.

2. Ne pas réfuter les enseignements

La deuxième serait de contredire ou de réfuter les enseignements du bouddha ou les enseignements personnels reçus de son lama. Cela implique l’obéissance à ce que notre lama nous dit de faire, ou au moins l’effort de le faire du mieux que nous le pouvons.

3. Avoir une relation harmonieuse avec nos frères du dharma

La troisième transgression racine du vajrayana concerne notre relation avec nos frères et sœurs vajra à qui nous a reliés le fait d’avoir reçu l’initiation des mêmes maîtres ou dans le même mandala. La seule relation appropriée au contexte de samaya est une relation harmonieuse et mutuellement serviable entretenue entre nous-même et nos frères et sœurs vajra. Querelles, rancune, compétition, attitudes malveillantes les uns envers les autres, chamailleries et discorde sont totalement hors de propos du point de vue du samaya.

4. Ne pas développer d’attitude injurieuse ou négative à l’égard de quelque être que ce soit

La quatrième transgression racine serait de briser notre vœu de bodhisattva en développant une attitude injurieuse ou négative à l’égard de quelque être que ce soit, aussi insignifiant qu’il puisse paraître ; nuire, se dispenser de protéger ou éviter d’être bénéfique à quelqu’un si nous le pouvons, non seulement viole notre vœu de bodhisattva sur un plan essentiel, mais constitue du point de vue de la pratique tantrique la quatrième transgression racine.

5. Avoir une activité sexuelle recpectueuse

La cinquième transgression racine concerne l’endommagement de deux forces nommées les grains principiels blanc et rouge, intimement reliées dans notre corps aux processus sexuels. Ces grains sont la base du développement méditatif de la félicité et de la vacuité. Dans la mesure où l’accent est mis sur eux pour une pratique convenable, il est recommandé au pratiquant tantrique d’éviter de les endommager par l’activité sexuelle.

6. Ne pas dénigrer quelque système spirituel que ce soit

La sixième transgression racine concerne notre propre système spirituel et celui des autres. Du point de vue du vajrayana, c’est un manquement majeur de dénigrer ou d’injurier quelque système spirituel que ce soit, bouddhiste ou non bouddhiste.

7. Ne pas révélé les enseignements à ceux qui ne sont pas capables de les recevoir

Le septième vœu est relatif à la révélation des enseignements secrets à ceux qui ne sont pas capables de les recevoir : discuter de concepts très profonds et secrets de la pratique du vajrayana avec ceux qui ne sont pas préparés à les accepter, qui les rejettent ouvertement ou qui ne sont pas préparés à s’impliquer eux-mêmes dans le processus tantrique de quelque façon que ce soit.

8. Avoir du respect pour soi-même

La huitième transgression racine consiste à considérer notre corps physique, ou les agrégats de notre constitution psycho-physique, comme impurs et ignobles. C’est en contradiction avec la pratique tantrique.

9. Ne pas entretenir de doutes ou d’hésitations dans notre pratique

Du point de vue du vajrayana, la neuvième transgression racine est d’entretenir des doutes ou des hésitations quant à notre implication dans la pratique tantrique. Cette attitude ambivalente est en contradiction fondamentale avec la voie.

10. Agir contre des nuisances extrèmes avec compassion

Les textes disent que, dans certaines situations, si des êtres se comportent de façon extrêmement diabolique, source d’un karma particulièrement négatif qui les enverra inévitablement vers un état inférieur de renaissance et cause d’un préjudice infini aux autres êtres, il est possible à un pratiquant tantrique avancé et animé d’un état de compassion suprême de mettre fin à l’existence de tels êtres et de les libérer d’une telle négativité. Cela doit être accompli de façon totalement altruiste, à partir d’une compassion absolue, d’une compréhension et d’un contrôle de la situation. Quelqu’un qui a la capacité d’effectuer cette action et refuse de mettre fin à une nuisance terrible, alors même qu’il peut en modifier le cours de façon très bénéfique, commet la dixième transgression racine.

11. Ne pas tomber dans les extème de l’être et du non-être

La onzième est relative aux extrêmes dans notre « vue » (le réalisme naïf, en vertu duquel nous présumons que toute chose expérimentée est absolument réelle, sans aucune autre possibilité d’accéder à une réalité ultime ; ou l’assimilation de sunyata avec un nihilisme radical nous inclinant à croire que rien n’existe, que rien n’est vrai, et que la notion de karma est mensongère). Tomber dans l’un de ces deux extrêmes est s’éloigner de la vision juste de la pratique tantrique.

12. Ne pas transmettre l’enseignement à une personne sincère et motivée

La douzième transgression racine réside dans le refus d’enseigner à quelqu’un de sincère et intéressé, qui vient à nous afin de recevoir avec confiance un enseignement. Si nous sommes capable d’enseigner et si nous nous dérobons et ne le faisons pas, nous commettons la douzième transgression racine.

13. Ne pas s’adonner aux attachement superficiel aux apparences durant le cours d’un rituel tantrique

Notre attitude à l’égard de la pratique et du rituel tantrique et l’approche que nous en avons peuvent être à l’origine de la treizième transgression racine. Participant à une fête vajra, où les consommations rituelles d’alcool et de viande sont pratiquées, si nous nous abstenons de l’une et de l’autre sous prétexte qu’il y a là impureté et contradiction avec nos convictions et principes, nous avons alors échoué dans l’appréciation juste de la vision tantrique, qui cherche à transcender pureté et impureté, et plus généralement toute pensée dualiste ; nous avons échoué à saisir l’esprit de ce processus tantrique de transformation et à y participer. S’adonner à ce type d’attachement superficiel aux apparences durant le cours d’un rituel tantrique revient à commettre la treizième transgression racine.

14. Ne pas dénigrer les femmes

Enfin, la quatorzième se situe dans le dénigrement des femmes, que ce soit par une disposition mentale tendant à les considérer comme inférieures aux hommes, ou par l’expression verbale de telles opinions.

Pas de séparation

D’un point de vue positif, nous nous efforçons dans la pratique tantrique de nous absorber nous-même physiquement, verbalement et mentalement, et cela de façon continue, de sorte que notre perception de la forme ne soit jamais séparée de la conscience éveillée de la forme de la divinité ; que notre perception du son et de la parole ne soit jamais séparée de notre perception du mantra ; que notre expérience mentale des pensées, souvenirs, concepts et émotions ne soit jamais séparée de l’état de samadhi.

La perfection de samaya

Si nous sommes capables de nous absorber nous-même de manière continue sur tous ces niveaux de forme, parole et esprit, alors les un million cent mille vœux de samaya sont gardés à la perfection.

Extrait d’enseignements de Kyabdjé Kalou Rinpotché regroupés dans « Instructions fondamentales » ouvrage préparé par l’Institut Karma Ling et édité dans la collection Spiritualités Vivantes par Albin Michel en 1990.

1 – Car elles brisent le lien initiatique, détruisant ainsi la racine du cheminement, et intensifiant confusion et souffrances.

 

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