L’esprit et ses transformations

2.2 Vies, morts et renaissances

2.2.2. Naissance et mort : continuité de l’illusion

«Un assemblage de pièces
produit le concept de voiture,
De même, la combinaison des skandha
engendre la notion d’« individu ».»
Samyuttanikâya.

Qui meurt, qui naît ?

Considérons plus précisément ce qu’est la mort et, dans la mort, qui meurt ?

Habituellement, l’expérience que l’on a de soi-même est celle d’un individu qui existe avec un corps et un esprit : s’identifiant à ceux-ci, on dit « mon corps, mon esprit ».

L’esprit et le corps semblent former une unité, l’esprit s’identifiant au corps et le vivant comme son « moi ». Cependant, vient un moment où le corps et l’esprit se séparent. C’est ce qu’on appelle la mort. Le corps n’est plus, dès lors, qu’un cadavre destiné à disparaître : il est enterré, jeté à l’eau ou brûlé. Mais l’esprit continue d’exister car la force du karma lui manifeste d’autres apparences et l’emporte vers d’autres naissances. La mort n’est que celle du corps, l’esprit ne disparaît pas.

Pour mieux faire comprendre le rapport unissant le corps et l’esprit, et illustrer dans quelle mesure ils sont un ou différents, nous pouvons utiliser de nouveau l’analogie avec l’état de rêve. Dans un rêve clair, notre corps onirique se déplace, il voit des formes, entend des sons, expérimente son monde imaginaire, exactement comme notre corps présent expérimente le monde que nous connaissons à l’état de veille. À notre réveil, le corps onirique disparaît, mais l’esprit continue à faire d’autres expériences dans un autre corps et un autre monde : ceux de l’état de veille.

Le phénomène de la mort est similaire, mais cette fois, c’est le corps de notre état de veille actuel qui disparaît.

On peut aussi comparer les différentes naissances que prend l’esprit conditionné par le karma, à des rêves successifs ; le passage d’un rêve au suivant étant, chaque fois, comme si l’on mourait quand l’un se termine, et comme si l’on renaissait quand un autre commence. Certaines empreintes de l’esprit, certaines tendances du karma engendrent un rêve, puis d’autres en font vivre un deuxième, puis un troisième, et d’autres encore jusqu’au moment du réveil où les apparences oniriques disparaissent. De même, le karma nous fait vivre différentes naissances et morts dans le samsâra tant que n’est pas réalisé l’éveil spirituel par la libération.

Les cinq constituants de l’individualité.

Notre sentiment d’exister, comme étant « moi », « mon corps », « mon esprit », est l’expérience de l’individualité. Cette individualité est composée de « cinq agrégats » – « skandha » en sanscrit. Ces cinq composants sont :
– les formes, comprenant les cinq éléments (terre, eau, feu, air et espace) ainsi que le corps avec les organes des sens : la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût, le toucher et le mental.
– les sensations, qui sont fondamentalement de trois types : agré­ables, désagréables ou neutres.
– les perceptions : on entend par là les représentations ou conceptions.
– les facteurs, comprenant tous les facteurs mentaux et les habi­tudes qui nous font réagir et qui motivent nos actes.
– la conscience, qui est la prise de connaissance de toutes les expériences faites par les cinq sens et le mental ; elle est aussi le support de cette appréhension.

Si tous les êtres vivants sont faits de ces cinq constituants, un cadavre par contre n’a plus que la forme corporelle faite des cinq éléments. Sa forme peut être vue et perçue par d’autres, mais il n’a lui-même ni sensation, ni perception, ni facteurs, ni conscience.

Le dernier composant, la conscience, est essentiellement transparent comme le ciel, sans commencement ni fin. Reconnaître sa nature est le nirvâna, l’ultime éveil. Mais tant que cette reconnaissance n’advient pas, elle est ce qui continue à tourner dans le cycle du samsâra et qui coule continuellement de naissance en naissance comme l’eau du Gange.

À la mort, ce cinquième constituant – la conscience qui est fondamentalement l’esprit – ne disparaît pas complètement. Il y a une phase d’inconscience, comme le sommeil profond sans rêve que nous ferions après plusieurs nuits sans sommeil ! Cette phase est nommée le « bardo de la vacuité ».

Après un certain laps de temps, généralement trois ou quatre jours, il y a reprise de conscience. Nous sommes à nouveau conscients d’exister, l’expérience du « je suis » revient. Cette période de retour à la conscience individuelle et à ses expériences correspond à des apparitions lumineuses, qui se manifestent à la fin du bardo de la vacuité.

Puis commence le « bardo du devenir » qui dure jusqu’à la prochaine naissance1Les différents bardos sont détaillés dans les chapitres qui suivent..

L’esprit et l’ego ou la conscience individuelle sont comme mère et enfant : la mère étant l’esprit ou la conscience fondamentale, et l’enfant étant la conscience individuelle, la conscience de l’ego. L’ego individuel meurt, mais la mère reste, qui donne naissance à un nouvel enfant.

Selon une autre image, on pourrait comparer la conscience fondamentale à l’océan et les consciences individuelles à ses vagues individualisées par le vent du karma.

En tout cas, lorsque la conscience individuelle s’est reconstituée, les tendances du karma individuel et les habitudes du penser ­reprennent leurs activités, et c’est le retour du quatrième constituant, celui des facteurs. Les autres constituants réapparaissent eux aussi progressivement2Voir infra Les huit consciences et les cinq principes élémentaires..

Dans cette succession d’existences, la conscience est comme Tarzan, au cinéma, que nous voyons dans de nombreuses sé­quences toujours différentes faire des actions variées. Mais au travers de toutes ces scènes, il est toujours Tarzan ! Le film est ici la série d’illusions du samsâra, la succession des vies, qui fait apparaître Tarzan-la-conscience dans diverses séquences correspondant aux différents états de la conscience. À la fin du film, l’illusion s’arrête. Tarzan-la-conscience n’est plus.

L’illusion de l’individualité se poursuit jusqu’à l’éveil, qui correspond dans notre exemple à la fin du film du samsâra ; la conscience a alors été complètement transformée en la connaissance primordiale d’un bouddha.

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