La voie de la libération

3.5. Mahâmudrâ et Dzogchen, la voie immédiate de l’auto-libération

«Libre de fabrication mentale, c’est Mahâmudra.
Libre de déterminations, c’est le Grand Mâdhyamaka.
« Ici tout résumé », c’est aussi la Grande Perfection
Qu’advienne la certitude de l’un qui tous les comprend.»
Karmapa III, Les Souhaits du Mahâmudrâ.

3.5.1. Mahâmudrâ et Dzogchèn

Les enseignements et pratiques de Mahâmudrâ ou de Dzogchen sont le cœur et la quintessence du dharma. Ils sont l’expérience de la non-dualité, la réalisation de la vacuité, la nature fondamentale de l’esprit. Cette réalisation est la dissipation de tous les voiles recouvrant la nature de l’esprit, la nature de bouddha. Quels que soient l’existence que nous pouvons avoir menée et le cheminement que nous avons pu faire, si nous arrivons à cette réalisation, elle est une et unique, et en elle se trouve accompli le fruit ultime.

Mahâmudrâ, « La Grande union », ou Dzogchen, « La Grande perfection », sont véritablement au-delà de la distinction entre méditation et non-méditation ; aussi n’est-il pas vraiment approprié de les nommer d’une façon ou d’une autre. Comme ils sont l’aboutissement de toutes les pratiques, on peut conventionnellement dire qu’ils sont la plus haute forme de méditation.

Certaines personnes font une distinction entre Dzogchen et Mahâmudrâ, mais elle est inutile car, fondamentalement, ce sont deux noms pour la même expérience. Simplement différentes lignées emploient des méthodes d’enseignement variant légèrement, mais conduisant à la même réalisation.

La pleine réalisation de Mahâmudrâ ou de Dzogchen libère complètement de toute ignorance ; mais celui qui l’a « presque » at­teinte et pense avoir compris quelque chose qui serait Dzogchen ou Mahâmudrâ, est dans une situation très périlleuse. Comme il est encore sujet à l’ignorance, il est en danger de reprendre naissance sous la forme de quelque créature insensible et bornée ! Il est donc essentiel de toujours suivre fidèlement ce qu’enseigne le lama et de ne pas être arrogant, pensant avoir compris.

Dans la lignée Kagyü, qui transmet principalement Mahâmudrâ, plusieurs noms sont donnés à ses différentes présentations. Par exemple, dans la tradition Karma Kagyü, Mahâmudrâ est souvent l’introduction aux Trois corps du bouddha ; dans la tradition Shangpa Kagyü, le Mahâmudrâ-reliquaire, Mahâmudrâ est envisagé comme un reliquaire contenant la nature de l’esprit. Il y en a encore beaucoup d’autres mais, pour l’essentiel, toutes enseignent la même chose.

Mahâmudrâ

Nous pouvons obtenir une sorte de définition traditionnelle de Mahâmudrâ en utilisant l’étymologie de ce mot qui, en tibétain, se dit : « chagya chenpo ». « Chagya » est l’équivalent du sanscrit « mudrâ » et peut se traduire par « signe », « symbole », « sceau » ou « union », et « chenpo » ou « mahâ » ont respectivement en tibétain et en sanscrit le sens de « grand »; donc « Mahâmudrâ » est le « Grand sceau », le « Grand symbole » ou la « Grande union ». Le signe ou le sceau dont il s’agit est celui de la vacuité en tout phénomène ; l’union, celle de la non-dualité. En l’expérience de Mahâmudrâ, tous les phénomènes, tant du samsâra que du nirvâna, sont essentiellement vides et en l’union de la non-dualité.

Plus précisément, « cha » s’interprète dans le sens d’« intelligence primordiale de la vacuité » et « gya », dans le sens de « ne pas aller au-delà », « ne pas quitter ». « Chagya », « mudrâ », se réfère ainsi à l’« état qui ne quitte jamais l’expérience primordiale de la vacuité ». « Chenpo », « grand », est interprété comme l’expression de ce qu’aucune pratique ne peut dépasser cette compréhension qui ne quitte jamais la vacuité essentielle de tout phénomène ; c’est de tous les enseignements le plus profond, le meilleur.

La réalisation de Mahâmudrâ est l’union de la vacuité et de la compassion : la vacuité a un dynamisme dont la manifestation est compassion.

Ou encore, suivant les enseignements du Kâlachakra, cette réalisation est désignée comme l’union non dualiste de la vacuité fondamentale de toute expérience et de la « grande félicité » – « mahâsukha » en sanscrit –, qui est l’énergie fondamentale de l’esprit vide.

La voie de mahâmudrâ

Mahâmudrâ peut être envisagé sous trois aspects : Mahâmudrâ comme base, Mahâmudrâ comme cheminement et Mahâmudrâ ­comme fruit.

Mahâmudrâ comme fondement est la nature de l’esprit : la nature de bouddha telle qu’elle est fondamentalement présente en notre esprit.

Mahâmudrâ comme cheminement est la pratique effectuée à partir du moment où le lama nous a présenté la nature de l’esprit, jusqu’à la réalisation.

Puis, lorsque la pratique de Mahâmudrâ est réalisée et devenue définitivement stable, c’est Mahâmudrâ comme fruit.

Si l’on considère que Mahâmudrâ est la nature véritable de l’esprit et que cette nature est là depuis toujours, il pourrait sembler facile de la réaliser ; mais c’est, en fait, généralement très difficile car Mahâmudrâ est extrêmement profond et il ne s’agit pas seulement de le comprendre, il faut aussi pouvoir le pratiquer et en cultiver l’expérience jusqu’à la réalisation.

La difficulté vient de ce que notre esprit est voilé, depuis des temps sans commencement, par quatre enveloppes dont nous avons déjà parlé : le voile de l’ignorance, le voile des tendances fondamentales, le voile des passions et le voile du karma1Voir supra Les voiles de l’esprit..

Pour reprendre une image que nous avons déjà utilisée : l’esprit dans son état habituel peut être comparé au ciel obscurci par des strates nuageuses qui cachent sa nature réelle. Toutes ses enve­loppes empêchent de reconnaître ce qu’il est vraiment, c’est-à-dire la nature de bouddha nommée « tathâgatagarbha ». Si elle est reconnue, c’est l’éveil, l’état de bouddha, la réalisation de Mahâmudrâ ; elle est la base, le fondement de l’éveil. Sinon, elle devient la source de toutes les illusions, et la base du samsâra. La différence fondamentale entre l’éveil et l’ignorance, entre le nirvâna et le samsâra, est d’avoir, ou non, reconnu cette nature de bouddha. Il s’agit donc de la découvrir, puisque tout réside en cette reconnaissance.

Cette découverte est, d’une façon générale, ce vers quoi convergent tous les enseignements du dharma, et toutes les pratiques de la méditation2Voir supra Un esprit et deux états.. C’est ce à quoi préparent tout particulièrement les ngöndros et la pratique d’un yidam avec les phases de génération et de perfection, qui sont des approches extrêmement profondes et efficaces pour effectuer ce développement-dévoilement. Ainsi, dans l’Est du Tibet, au Kham, un lama réalisé extrêmement célèbre du nom d’Adzom Drukpa, chaque fois qu’un disciple venait requérir un enseignement sur Mahâmudrâ ou sur Dzogchen, commençait par lui demander de faire cent mille prosternations, cent mille récitations du mantra de Vajrasattva, cent mille offrandes de mandala et cent mille pratiques du yoga du lama. Il n’acceptait de donner l’enseignement qu’après ces préliminaires.

En ce qui concerne le cheminement de Mahâmudrâ proprement dit, plusieurs approches existent : celle des sûtras, celle des tantras et celle, directe, du sens essentiel. Elles conduisent toutes à l’éveil, mais présentent des différences dans les instructions et les mé­thodes utilisées pour arriver au résultat. L’approche des sûtras comporte beaucoup d’examens pour reconnaître l’esprit, c’est une approche assez graduelle ; dans celle des tantras et dans celle du sens essentiel, il s’agit aussi de reconnaître l’esprit, mais une importance particulière est accordée à l’influence spirituelle, à l’inspiration, qui active la réalisation. C’est la voie de l’« inspiration », ou de la « dévotion »3Le terme tibétain « mögü » est rendu par « dévotion », le mot signifie littéralement « respect-vénération »., qui permet une progression beaucoup plus rapide.

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